Ce qui est encore peu mentionné dans la réception mozartienne jusqu’à aujourd’hui: la première grande passion du compositeur du XVIIIe siècle fut pour le jeune Thomas Linley, de son âge. Tous deux avaient alors 14 ans. Ils se rencontrent lors d’un récital privé en avril 1770 à Florence et jouent ensemble à deux reprises. Linley est un violoniste anglais beau et charmant, pour lequel Wolfgang s’enflamme — c’est la première fois de sa vie qu’il est submergé par des sentiments passionnés. L’attirance est réciproque; les deux jeunes hommes s’aiment et s’embrassent sans cesse. Au moment des adieux, Wolfgang reçoit de Thomas un poème qui ressemble à une déclaration d’amour. Des larmes coulent.
De tels liens émotionnels entre de jeunes hommes étaient à l’époque plutôt rares, mais ils ne violaient pas un tabou social tant qu’aucun acte sexuel ne se déroulait. Cependant, son père Léopold Mozart fut tellement hors de lui par l’épisode qu’il décida d’interdire cette amitié. Wolfgang ne rencontrera plus jamais Thomas, mais tout au long de sa vie il conservera le souvenir d’un élan passionné et d’une douceur mélancolique.
Wolfgang Mozart a été inspiré par deux castrats
Alors que Wolfgang Mozart vit cette expérience, il voyage déjà depuis plusieurs mois avec son père Léopold sur une vaste tournée italienne. En décembre 1769, ils entament une traversée pénible des Alpes en plein hiver rude. À Vérone, Wolfgang donne son premier concert. C’est la première fois qu’il parcourt longuement l’Italie sans sa mère et sans sa sœur. Il est en plein changement de voix et physiquement il n’a plus aucune allure d’enfant. Dans une période où son corps semble s’affirmer dans sa identité sexuelle, il passe ses loisirs en compagnie de deux castrats de son âge. Leur présence l’inspire manifestement, car Mozart leur dédie sans rémunération deux motets.
À ce moment-là, il avait déjà derrière lui un parcours étonnant. Dès son plus jeune âge, sa sensibilité musicale se manifestait avec éclat au piano, à la violon et, plus tard, à l’orgue. Il disposait d’un horizon culturel et d’une expérience spatiale sans égal. Son père le présentait comme un prodige lors d’un premier grand voyage — de Vienne à Paris puis à Londres — devant les cours de nombreux royaumes et maisons princières, où il démontrait avec une facilité déconcertante ses talents. Il présentait ses premières compositions, impressionnait par des petits tours avec un clavier dissimulé, lisait à vue des partitions apportées spontanément et improvisait avec une telle désinvolture et une dévotion que le public, émerveillé, s’ébouriffait devant de telles prouesses, les oreilles flanquées par les lourds costumes rococo.
Le souci paternel mène au premier échec
Avant même d’avoir fêté son douzième anniversaire, Wolfgang était invité par Léopold à composer une opéra pour un théâtre viennois, lors d’une audience devant l’empereur Joseph II. Aussitôt, embrigadé par l’ambition paternelle, Léopold pousse son fils à mettre en musique le livret tiré d’une œuvre de Carlo Goldoni. Mais ce projet prodige ne franchit pas les limites imposées par le cadre: après des mois et des mois de hésitation, la représentation de « La finta semplice » (« La Fausse simplicité ») est annulée.
Le motif ne tient probablement pas seulement à une réticence des autorités envers le jeune Wolfgang, comme le supposait son père. Le garçon de presque douze ans était surtout dépassé par la tâche: pour une œuvre centrée sur des intrigues érotiques, il peinait à saisir la bonne sensibilité — malgré la virtuosité de sa composition, les personnages restaient rigides et clichés. Bien que l’ouvrage ait fini par être donné à Salzbourg, à la résidence, après de longues tractations, Léopold prit conscience qu’il fallait un nouvel effort, plus puissant encore, pour permettre à son fils d’entamer une carrière d’adulte. Son attention se tourna alors résolument vers le drame musical comme discipline royale: une tournée d’exploration et de concert dans la patrie de l’opéra devait désormais être la porte vers le succès. Et cela porta ses fruits: à Milan, au cours des années qui suivirent, trois opéras furent montés; ils eurent sans doute du succès à leur première, mais ils ne furent jamais rejoués ailleurs.
« Leck mir den Arsch fein recht schön sauber »
Le père ambitieux n’en resta pas satisfait. Pour Léopold, c’était surtout un signal que son fils ne devait ni professionnellement ni personnellement être laissé à lui-même. Jusqu’à la fin de sa vie, il ne se lassa pas d’exercer une influence lourde sur la vie émotionnelle de Wolfgang et de le manipuler. Ainsi, il redoute que l’élan artistique de son fils ne s’éteigne lorsque celui-ci porte son attention sur la satisfaction de désirs passionnés. La fougue du père n’est pas sans effet: même si Wolfgang finit par épouser Constanze Weber par amour — après quelques liaisons et échecs avec plusieurs femmes —, une soif insatiable persiste en son cœur. Depuis l’enfance, il est tourmenté par le sentiment de ne pas être suffisamment aimé et reconnu pour ce qu’il est.
Cette tension intérieure façonne autant sa vie que son œuvre, et elle accompagne aussi son rapport à la mort. Cette dernière est omniprésente dès sa naissance: à l’exception de lui et de sa sœur Maria Anna, cinq autres frères et sœurs n’ont pas survécu à leur première année; la mère de Wolfgang voit cela comme une catastrophe familiale, même si la mortalité infantile était alors très élevée. Quatre des six enfants de Wolfgang et Constanze meurent aussi prématurément. Malgré toute l’amertume, Wolfgang garde un humour d’enfant gâté qui peut parfois déraper dans le crû. Le texte du cantique qu’il écrivit, « Leck mir den Arsch fein recht schön sauber », n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.
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Des aspects queer dans certaines figures d’opéra
Sa finesse reste le plus souvent subtile. Surtout dans ses opéras tardifs, il se plaît à jouer avec les conventions, à les tourner en dérision. Son signe distinctif est de manipuler musicalement le public et de laisser ses attentes se casser les dents sur place. Ainsi, un moment de la plus haute sincérité émotionnelle peut être contredit quelques mesures plus loin par l’apparition d’un accord qui révèle une vérité affective tout à fait différente. Cela correspond à l’ironie mozartienne typique en musique: elle n’est pas destinée à être méprisante, mais à reconnaître la fragilité et l’éphémère des sentiments, et à sonder les conventions sociales. En écoutant de près, on peut aussi discerner des aspects queer dans certaines figures de ses opéras: Leporello, le fidèle valet de Don Giovanni, en est ainsi un exemple, tout comme Osmin, le bourreau du harem dans L’Enlèvement au sérail, qui sert de projection hypersexuée des fantasmes européens sur l’homme musulman.
En s’écartant des règles strictes du drame musical italien et en élevant le Singspiel allemand au rang d’art majeur, Mozart s’est inscrit comme l’un des acteurs les plus importants de l’histoire de l’opéra. Malgré les succès dont il jouit durant sa courte vie, une reconnaissance véritable de son œuvre n’arriva qu’après sa mort prématurée, à Vienne, à l’âge de seulement 35 ans.
Pour ce texte, une première publication dans le guide d’opéra « Casta Diva » a été retravaillée.
