Ce que la relation entre Achille et Patrocle nous apprend

11 mars 2026

Depuis plus de 3 000 ans, la littérature occidentale s’attache à explorer la relation entre les Grecs Achille et Patrocle. Pour l’histoire de la culture queer, elle revêt une importance particulière — non pas malgré un problème qui l’accompagne dès l’origine, mais bien à cause de ce problème. Dans l’Iliade d’Homère, la plus ancienne source conservée, on rencontre une relation d’une intimité extrême où il est difficile de faire cas either d’une simple amitié ou d’un amour au sens strict.

À cette incertitude s’ajoute une autre irritation. Même s’il s’agit d’une liaison libidinée entre Achille et Patrocle, elle ne correspond pas au modèle classique animé par une culture grecque qui privilégie des liens éducatifs et érotiques fondés sur une hiérarchie claire d’âge, de statut et de rôle. Certes Patrocle paraît être l’aîné, mais Achille demeure le guerrier dominant; Patrocle suit Achille, tout en assurant en même temps le rôle de correctif moral et de soutien émotionnel. Les rôles ne sont pas nettement répartis, mais s’enchevêtrent. C’est précisément ces passages à la limite qui rendent la relation si stimulante sur le plan narratif — et simultanément déconcertante, parce qu’elle échappe aux cadres attendus.

Débat Top-Bottom dès l’Antiquité

Déjà dans l’Antiquité, l’ambiguïté de cette relation est source de débats. Platon et Eschyle s’efforcent d’assimiler Achille et Patrocle aux catégories qui leur étaient alors familières. Leurs conceptions de qui devait prendre quel rôle vont en sens opposés : pour Eschyle, Achille occupe la part dominante, tandis que Platon renverse la hiérarchie et attribue à Patrocle la position dominante. D’autres auteurs contemporains, quant à eux, réfutent toute forme de connexion érotique entre les deux; une histoire d’amour qui sortirait des rapports de puissance classiques semble alors impensable.

Au Moyen Âge, le passage à un monde façonné par le christianisme entraîne une transformation profonde de la perception du corps, du désir et de l’héroïsme. Homère tombe largement dans l’oubli. L’Iliade n’est accessible que par des sources secondaires ou des résumés latins, et la relation entre Achille et Patrocle est peu évoquée. Néanmoins, elle ne tombe pas entièrement dans l’ombre : à la Renaissance, l’intérêt renaît.

Pour Shakespeare, c’était un couple gay
Dans la satyre anti-nucléaire et ambiguë anti-guerre de Shakespeare « Troïlus et Cressida », Achille et Patrocle apparaissent clairement comme un couple homosexuel, mis en évidence par les propos méprisants et homophobes de leurs compagnons d’armes. Ainsi, Ulysse déclare à Agamemnon que les deux « forment des farces effrontées sur un lit de hasard tout au long du jour », tandis que le démagogue Thersite dépeint leur amour comme « contre-nature » et injurie Patrocle en le qualifiant de « pute masculine ».

À l’époque romantique, le regard se déplace : l’Antiquité ne sert plus seulement à comprendre le passé, mais devient un refuge esthétique pour un désir qui ne trouve pas d’expression légitime dans l’environnement contemporain. Un rôle central est joué par l’archéologue Johann Joachim Winckelmann, qui, au XVIIIe siècle, fonde la philologie et l’histoire de l’art moderne et qui, dans son appropriation de l’Antique, idéalise le corps masculin et l’emplit d’une charge homoérotique. Dans la romance anglaise, ce mouvement trouve sa contrepartie chez Lord Byron : Achille et Patrocle deviennent des figures de projection de l’excès et de la passion homosexuelle, même si cette passion ne peut s’exprimer ouvertement — à travers le pathos de l’héroïsme, l’admiration du corps masculin et des métaphores évoquant l’amitié, la fidélité et le sacrifice. Une confession explicite reste impensable.

Ce n’est qu’au début du XXIe siècle que l’histoire de la relation est clarifiée de manière plus nette. Dans son film hollywoodien trépidant « Troie », Wolfgang Petersen supprime entièrement les insinuations homoérotisées et fonde la relation Achille-Patrocle sur une base de parenté : les deux ne seraient que des cousins — interprétation sans équivalent dans l’histoire de la littérature.

Madeline Miller raconte une histoire d’amour entre personnes de même sexe
L’helléniste et romancière Madeline Miller, quant à elle, demeure dans le cadre de la grande tradition épique avec son roman « Le Chant d’Achille », publié en 2011, et y raconte de manière explicite une histoire d’amour entre deux hommes. Miller y apporte des éléments fictifs — une enfance partagée d’Achille et Patrocle, ainsi qu’une romance explicite et un désir homosexuel. Ses choix servent à façonner les caractères et non à trahir le mythe : les deux protagonistes se rencontrent dès le départ sur un pied d’égalité — leur relation n’est pas hiérarchique mais décrite comme une liaison égale et complexe entre deux princes de même âge. Miller parvient également à montrer de manière convaincante le rapport de ce couple queer aux personnages féminins du récit.

Plus assurée que dans d’autres réécritures et variantes du mythe de l’Iliade, Miller raconte ce chapitre de la vie d’Achille en faisant en sorte que le héros, afin de tromper ses poursuivants, prenne l’identité de Pyrrha et se cache sur une île afin d’échapper à la guerre. Ce personnage apparaît alors dans le cadre d’une danse en femme, et Miller raconte cela avec une pointe d’humour, sans sombrer dans le slapstick.

En revanche, elle ne parvient pas vraiment à intégrer l’Affaire brève mais intense entre Achille et l’amazone Penthesilea sur le champ de bataille de la guerre de Troie : probablement faute de place, elle la réduit à une demi-page dans son roman, malgré son ampleur. Or cette intrigue secondaire de l’Iliade pourrait tout à fait trouver sa place dans une lecture queer de l’œuvre.

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Pourquoi le récit d’Achille et Patrocle demeure pertinent

Dans son livre « Mon année avec Achille. L’Iliade, la mort et la vie », le philologue Jonas Grethlein raconte l’épisode avec Penthesilea comme un acte cruel mais essentiel de l’adhésion à la connaissance, qui offre au récit de la guerre un contrepoint thématique : au moment où Achille tue l’amazone, il se sent attiré profondément par elle — l’amour et le désir se déploient réellement lorsqu’on prend conscience de la finitude, mais ici, il est trop tard. Même la relation entre Achille et Patrocle révèle, par la perte inattendue, une dimension existentielle de leur lien.

Cet aspect touche aussi l’histoire culturelle queer: lorsque le désir a été poursuivi, pathologisé ou rendu invisible et confronté à sa finitude, il demeure souvent éphémère, risqué et intense — reflété dans une esthétique marquée par l’ivresse et l’extase. C’est pourquoi le récit d’Achille et de Patrocle, dans toutes ses facettes, demeure chargé de sens — non seulement parce que la queerness est inscrite dans la littérature mondiale dès ses origines.

Élise Fournier