Le cinéma après l’ère des images

24 mars 2026

Derek Jarman tournait des films alors que sa vue lui échappait. Pas de façon métaphorique, mais de manière tangible. Le SIDA dévastait son corps, les médicaments attaquaient ses yeux, la lumière devenait blanchâtre, le monde ne faisait plus qu’apparaître par contours. Ce que d’autres auraient nommé une fin, pour Jarman devint un véritable début esthétique — un regard qui s’incline pour dire adieu. Il ne se retire pas, il agit d’une manière radicale : si l’image disparaît, il faut réinventer le cinéma.

« Blue » ou le refus d’illustrer

« Blue » (1993) n’est pas un film au sens habituel du terme. Il ne montre rien — et montre tout à la fois. Un seul bleu immobile occupe le cadre. À cela s’ajoutent des voix, des bruits, des souvenirs, des protocoles médicaux, de la colère, de la fatigue, de l’espoir.

Ce bleu n’est pas un symbole. C’est un état. Il évoque le ciel, la mer, l’écran qui demeure vide — et les yeux qui ne savent plus distinguer. Jarman n’illustre pas sa mort. Il la raconte en s’opposant au visible.

Ce faisant, « Blue » s’oppose à une idée fondatrice du cinéma : la certitude que voir équivaut à comprendre. Jarman démontre que la connaissance peut aussi surgir là où rien n’est visible.

Stille comme forme politique

Une œuvre tardive qui refuse le spectaculaire. Pas de dramatisation de la souffrance, pas de rédemption sentimentale. Au contraire : des pauses, des champs de couleurs monotones, des voix fragiles.

Cette réduction n’est pas un retrait dans le privé. Elle est politique. À une époque où les malades du SIDA étaient soit ignorés, soit moralement jugés, Jarman défendait la dignité du calme. Son cinéma ne hurle pas. Il supporte l’épreuve.

Le silence dans « Blue » n’est pas un vide. Il est une accusation. Contre une société qui ne regarde que lorsqu’il y a quelque chose à voir.

Cinéma queer sans geste identitaire

Jarman était ouvertement homosexuel, politiquement radical, un activiste contre Thatcher, contre les censeurs et contre la morale ecclésiastique. Et pourtant son œuvre tardive échappe à toute posture identitaire.

Sa queerness ne réside pas dans une confession, mais dans la forme : rupture avec les conventions narratives, refus du voyage du héros, refus d’exploiter sa propre souffrance. Blue ne réclame pas la solidarité, elle exige l’attention.

Et c’est précisément ce qui le distingue de bien des discours ultérieurs sur la représentation queer : il ne cherchait pas à être visible à tout prix. Il cherchait à être authentique.

Contre la dictature des images

En 2026, nous lisons Derek Jarman dans une contemporanéité marquée par l’excès : trop d’images, trop de stimuli, trop d’indignation simultanée. Tout veut être vu, tout concurrence l’attention.

Sa réponse ne serait ni commentaire, ni prise de position, ni montage rapide. Ce serait une pause. Un bleu monochrome. Une voix qui dit : je suis encore là.

Son œuvre rappelle que l’art n’a pas besoin de devenir plus bruyant pour être entendu. Que la réduction peut constituer une forme de résistance. Et que le silence est politique — précisément là où l’on ne l’attend pas.

Le bleu demeure

Derek Jarman est décédé le 19 février 1994. Son corps a disparu, son regard s’est éteint. Mais le bleu est resté. Non pas comme couleur, mais comme attitude : la résistance à se soumettre au visible.

Peut-être est-ce son héritage pour 2026 : qu’il existe des formes de résistance plus feutrées que n’importe quel manifeste — et, à leur mesure, plus durables.

Élise Fournier