Sauna, Opéra et Cruising : un regard sociologique sur la culture gay

30 mars 2026

On ne doit pas juger un livre à sa couverture. Mais pour le cas où nous oserions quand même: le recueil d’essais « Mit Wittgenstein in der Schwulensauna » (lien affilié Amazon) ne se contente pas d’afficher le titre le plus séduisant du printemps des livres. Il arbore également ce qui est sans doute la couverture la plus tentante de la saison.
Deux hommes nus nagent côte à côte. Le photographe grec Michalis Goumas les a immortalisés pour sa série d’une beauté envoûtante « Summer Renaissance » — vue d’en haut, les visages restent invisibles. Corps bronzés, fesses lumineuses à peine bronzées, muscles, cheveux noirs. Les rayons du soleil scintillent dans l’eau et sur la peau.
Gays, pas une culture queer
Mais ce n’est pas seulement la couverture qui convainc. Le contenu du recueil d’essais mérite lui aussi le détour. Vratislav Maňák, journaliste et écrivain tchèque né en 1988, s’y penche sur les lieux culturels et les pratiques propres à la culture gay.
Oui, il est explicitement question de la culture de la communauté gay, écrit l’auteur dans sa préface. Il est conscient que cela peut « sembler un peu old-fashioned » de ne pas parler « de l’identité queer dans toute la diversité de ses manifestations ». Mais parce que le monde queer n’est pas unidimensionnel, il ne veut « s’arroger une voix qui ne lui appartient pas » pour parler à la place d’autrui.

De l’opéra au club queer de Berlin

Les gays aiment faire la fête, ils aiment l’opéra, ils apprécient le sexe sans prépseudication dans les saunas ou le cruising dans les parcs : ce ne sont bien sûr que des clichés. Mais ceux qui regardent le monde sans œillères constatent qu’ils ont leur légitimité.
Et c’est exactement ce que fait Vratislav Maňák, né en 1988. Il observe, il analyse, il interprète. Ses textes prennent place dans une ville de Mitteleuropa et chaque lieu est lié à une pratique de la culture gay: des rencontres dans le bain Rudas de Budapest, la Pride de Bratislava, les saunas gays à Vienne, une représentation d’opéra à Brno, le cruising à Prague, et la culture club queer à Berlin.
Reportages comme du cinéma dans la tête
Vratislav Maňák sait décrire les lieux avec précision et avec une certaine ferveur. La manière dont il raconte l’animation du bain Rudas à Budapest ou l’atmosphère hédoniste et sensuelle du Berlin KitKat transporte vraiment le lecteur au cœur de l’action, sans jamais se trouver lui-même au premier plan. Il maîtrise la forme du reportage en « cinéma dans la tête ».

Mais il ne s’agit pas que de descriptions vivantes: les lieux servent de point de départ pour réfléchir et philosopher sur les évolutions de la culture gay — au sens véritable du terme.
Jusqu’où une Pride doit-elle provoquer ?
Chaque texte est à la fois analyse culturelle et réflexion sociétale, puisant dans des traditions théoriques influentes: en s’appuyant sur les réflexions de la théoricienne queer Eve Kosofsky Sedgwick sur l’intimité entre hommes, il explique pourquoi le bain Rudas de Budapest est un lieu si particulier.
Il mobilise les idées de Frantz Fanon, pionnier de la décolonisation, et de la journaliste Manuela Kay pour critiquer la Pride de Bratislava qui apparaît trop « timide et inoffensive ». On ne veut pas provoquer les éléments hostiles de la société; au lieu d’excès, on privilégie un « défilé humble et petit-bourgeois ». « Le désir de consensus », qui caractérise le CSD à Bratislava — et pas seulement là — est « aussi une atteinte à l’intégrité ». Car qui peut être un homme gay si son homosexualité ne compte plus ?

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Maňák contredit Wittgenstein

Mais ce n’est pas une provocation vide: Maňák parvient à en tirer des enseignements pertinents. Il ne s’en tient pas au fameux adage de Wittgenstein selon lequel « ce dont on ne peut parler, il faut le taire » — parler de la visite au Kaiserbründl est difficile pour lui, mais il tente tout de même. Et même sur l’idée du corps chez le philosophe, l’auteur s’oppose: Wittgenstein disait que nous n’avons pas besoin d’examiner notre corps. Or, fréquenter une sauna gay contredit cette thèse, car on peut y « relier le sujet à sa corporalité avec une intensité nouvelle et d’une manière qualitativement inédite ».
Ce ne sont pas des conclusions faciles à résumer, et leur signification entière ne se révèle qu’à la lecture attentive de l’ensemble. Les réflexions de Vratislav Maňák demeurent complexes, mais elles sont un vrai plaisir à suivre. Cela tient aussi à la traductrice, Lena Dorn, qui réussit à rendre les phrases les plus ardentes encore accessibles.
Exigeant et divertissant à la fois
Ici et là, on peut être en désaccord avec les analyses de Maňák, mais dans de nombreux passages on ne peut que hocher la tête: les interprétations sont cohérentes et percutantes, et l’on n’y avait peut-être pas songé avec une telle acuité jusqu’ici. Avec la forme du reportage analytique et littéraire, Vratislav Maňák a en outre créé un genre propre et prometteur.
Le grand mérite de « Mit Wittgenstein in der Schwulensauna », qui va bien au-delà de chaque texte éclairant pris isolément, est de montrer que la culture gay contemporaine du quotidien, que l’enthousiasme gay pour l’opéra ou le désir de sexe anonyme sont des thèmes qui valent la peine d’être réfléchis. Et qu’il est possible d’écrire là-dessus de manière exigeante, tout en restant à la fois pointu, accessible et empreint d’humour.

Infos sur le livre
Vratislav Maňák: Mit Wittgenstein in der Schwulensauna. Soziologische Betrachtungen. Aus dem Tschechischen übersetzt von Lena Dorn. 192 pages. Karl Rauch Verlag. Düsseldorf 2026. Gebundene Ausgabe: 26 € (ISBN 978-3-7920-0243-8)

Élise Fournier