Queues et moutons : la diversité photographique de Peter Hujar

20 avril 2026

Autant dire que Peter Hujar n’a jamais été aussi présent — de Bonn à Berlin. La Bundeskunsthalle et le Martin Gropius Bau présentent, en coopération, deux grandes expositions dédiées à Peter Hujar. À Berlin, les photographies de Hujar s’associent à des œuvres de l’artiste américaine Liz Deschenes sous le titre ambigu et difficile à traduire « Persistance of Vision ». Là, des sculptures minimalistes, des surfaces monochromes et grises, des surfaces miroir côtoient des photographies en noir et blanc dont le contenu est marqué par une physicalité et une intensité concrètes. L’abstrait dialoguant avec le concret.

120 photos sont désormais exposées à Berlin et — comme on l’a appris — plusieurs d’entre elles font ici leur première apparition. La disposition des clichés est rigoureusement structurée selon une grille et répartie en structures claires et généreuses — soit en séries d’images, soit en blocs d’images — ce qui assure une accessibilité optimale et, dans certaines salles, réagit à la rigueur géométrique des œuvres sculpturales de Deschenes, invitant les visiteurs et visiteuses à s’ouvrir à de tels échanges. Mais la présentation comporte aussi une réminiscence historique de la dernière exposition organisée de son vivant en 1986 à la Gracie Mansion Gallery de New York.

Presque que des vieilles connaissances — et ils reviennent tout de même avec plaisir

Pour un public queer, il n’est pas nécessaire que je présente Hujar comme photographe ou que je l’explique longuement. En revanche, son travail de nus — des corps parfois mous, parfois en érection, cette peau nue exhibée sans retenue, ces silhouettes élancées, posées avec nonchalance sur des chaises ou enlacées de façon audacieuse — est tellement familier que peu de choses paraissent nouvelles. Hormis ces déjà-vus, peu de surprises à attendre. Peut-être les photos prises sur les quais de New York, des lieux du cruising gay. Presque tout est connu d’avance — et pourtant on revient volontiers y jeter un coup d’œil.

Et bien sûr, nous connaissons ses nombreux portraits — l’écrivain William Borroughs, Susan Sontag, la chanteuse Peggy Lee, le peintre et artiste plástico Paul Thek, l’écrivain David Wojnarowicz et bien d’autres encore. Sans oublier que Hujar s’est aussi fréquemment auto-portraituré.

La communauté queer documente

Hujar a ainsi documenté la communauté queer, intellectuelle et artistique de New York dans les années 1970 et 1980. Il a aussi fixé leurs pertes, lorsque le sida a apporté l’horreur et la grande mortalité dans cette communauté. Cela figure également de manière photographique (bien que moins présente dans l’exposition berlinoise). Néanmoins, la mort et le thème de la mortalité attiraient le photographe bien avant. Son premier livre, publié en 1976, s’intitule Life and Death et contient entre autres des prises de vue de la crypte des Capucins à Palerme, avec tous ces corps mystérieusement momifiés.

Il a fallu longtemps pour que Hujar et son œuvre reçoivent l’hommage qui lui est dû. De son vivant, il se tenait quelque peu à l’ombre de Robert Mapplethorpe et de son esthétique si différente, qui se distingue fondamentalement de celle d’Hujar. Chez Mapplethorpe, on voit une corporalité sexualisée, certes très explicite, mais enfermée dans une apparente perfection formelle, presque sterile. Ses fleurs paraissent parfois plus érotiques que les scènes de sexe des photographies. C’est toutefois précisément calculé. Chez Mapplethorpe, les modèles sont presque des figures d’acier avec des surfaces brillantes, tandis qu’Hujar s’intéressait avant tout à l’émotion. On insiste sans cesse sur l’intensité de sa relation avec les modèles. Je pense que l’on peut le lire clairement dans les photos et dans cette intimité très spécifique. Même si ses compositions ne sautent pas aux yeux comme particulièrement saisissantes, elles dégagent néanmoins une tension perceptible — et pourtant difficile à définir.

Les préférences plutôt méconnues du photographe

Mais attention, même si l’univers photographique gay et queer de Hujar nous paraît familier et familier, il faut aussi diriger l’attention vers le photographe plus discret et ses inclinations. L’occasion se présente sans doute dans l’exposition berlinoise. Qu’il s’agisse des premières prises à New York, avec une aura presque mystique, ou celles prises sur le Hudson River et ses surfaces d’eau mouvantes. Tout aussi fascinantes, ses photos d’animaux: moutons, vaches, chiens.

Ce qui n’apparaît plus vraiment dans ses photos, c’est le fait qu’Hujar a longtemps gagné sa vie grâce à la photographie de mode. Lorsqu’il l’a abandonnée, sa vie financière est devenue plus incertaine, traversée par des périodes délicates. Néanmoins, il resta un figure incontournable de la vie nocturne new-yorkaise et du milieu artistique. D’ailleurs, ce fut une véritable masterclass sous la direction du grand Richard Avedon en 1967, qui marqua un tournant dans son travail et fit de lui l’un des photographes de société les plus importants de son temps.

Relations entre l’Abstrait et le Concret
Et comme j’ai évoqué plus haut les rapports entre l’abstrait et le concret, ne pas manquer ceci : ces échanges se lisent particulièrement bien dans deux espaces. Les images d’Hujar montrant les jeux des ondes du fleuve Hudson, en résonance avec les œuvres noires et arquées de Deschenes en Claude-Glass, qui captent des reflets changeants au passage; et dans une autre salle, les grands miroirs grisâtres et métallisés qui dialoguent avec les vues nocturnes de New York de 1976, avec leurs géants architecturaux magiques et les gorges lumineuses qui les séparent.

Quiconque le souhaite peut donc faire connaissance avec un photographe très polyvalent qu’est Peter Hujar et, à ses côtés, avec Liz Deschenes, une artiste à l’esthétique singulière dont la sensibilité du regard s’enseigne. Cette exposition est à recommander sans réserve, et le lieu lui-même fascine à chaque visite. L’occasion est donnée jusqu’au 28 juin 2026 au Martin Gropius Bau.

Élise Fournier