« Plus je devenais comme Sascha et Trice, moins je devais encore être moi-même. Et de toute façon, je n’ai jamais vraiment voulu être moi-même. » Par le biais de la troupe de théâtre, Lena se retrouve immergée dans le sillage des filles les plus « cool », elle feint l’assurance, elle aspire à être comme elles. Elle est entraînée dans un tourbillon de manipulation, d’insultes et de bagarres — jusqu’à ce qu’une des jeunes femmes y perde la vie. « Sommer der schlafenden Hunde » est un roman pénétrant, extraordinairement bien écrit, qui parle des dépendances toxiques et du désir lesbien.
Cela tient surtout au style fabuleux de l’autrice hessoise Laura Dürrschmidt, qui, par son langage, déclenche une force d’adhérence rare: les chapitres se coupent en plein milieu d’une phrase et passent sans heurt au suivant, dont le titre prolonge la pensée. Les guillemets ne sont pas volontairement utilisés: ce qui est dit, pensé et vécu se mêle sans distinction. Il naît un flot de conscience continu d’une protagoniste antipathique, mais saisissablement compréhensible et d’une honnêteté radicale, auquel on résiste difficilement.
Recherche sans répit d’une famille choisie
Le protagoniste s’appelle en réalité Lena, mais se fait appeler Laika — d’après le chien de sa grand-mère, qu’elle a tué, prenant le relais du voisin décédé. Cette scène d’ouverture est brutale, mais elle est commentée par elle avec désinvolture: le chien aurait de toute façon toujours eu pour elle des visées. Laika a été confiée par sa mère trop jeune et célibataire à sa grand-mère. Après le décès de celle-ci, Josef, un ami de la famille, la prend sous son aile.
Elle grandit dans la solitude et le mensonge, se distançant aussi de son beau-père à cause d’un secret terrible. Sans cesse, elle cherche une “famille choisie” — et la trouve finalement chez Trice: une figure dure, inébranlable, sous l’ombre constante de Sascha — incarnation de la manipulation, de la tentation, de la colère féminine et de l’autorité féminine, à la fois impressionnante et admirable. « Les gens ne sont aussi puissants que ce que nous en faisons. Sascha avait tout le pouvoir du monde. » La langue est acérée, piquante et douloureusement honnête, tout en étant traversée d’un humour rugueux, qui a souvent lieu là où l’insécurité se dissimule derrière une force ostentatoire. Au fil de l’intrigue, les filles gagnent en intensité — au point que même les garçons en ont peur.
Deux complices, isolées du monde extérieur
La communauté queer a besoin d’une voix journalistique forte — surtout en ce moment ! Apporte ta contribution pour assurer le travail de E-llico.com.
Deux personnes qui manifestement ne s’entendent pas
Le roman observe aussi de près les dynamiques de groupe avec Jurek, Basti, Alon et Hamza — en particulier Jurek, dont les conflits intérieurs se révèlent plus complexes qu’il n’y paraît (une représentation trans sensible, finement ressentie). Avec lui, elles passent du temps lors d’un séjour en cure — l’une des nombreuses décisions impulsives de Trice, dont l’ambiance peut basculer d’un moment à l’autre: son colocataire est parti car il « devait grandir trop ». Désormais, elle cherche un remplaçant, et Laika doit faire circuler l’information dans ses réseaux — elle n’en a presque plus que Trice.
« Trice éclate d’un rire froid et dit : Oui, fais ce que tu fais le mieux, Laika. Reste sur tes gardes. Renifle un peu. Joue le chien de piste. Croque la main qui te nourrit. » Le déchirement émotionnel paraissait décevant, mais était aussi compréhensible: il ne naît pas de sécurité, mais de la peur de la trahison et de la blessure — et ouvre paradoxalement une certaine clarté. C’est douloureux de voir deux personnes au bord de l’effondrement, qui ne semblent pas pouvoir s’entendre, se tirer et s’éloigner sans jamais pouvoir se détacher totalement l’une de l’autre.
« Hassliebe », avait dit un jour Trice. « Je t’aime-haï plus que ma vie. »
Laura Dürrschmidt: Sommer der schlafenden Hunde. Roman. 432 pages. Aufbau Verlag. Berlin 2026. Hardcover avec jaquette: 22 € (ISBN 978-3-351-04268-4). E-Book: 15,99 €
