Vivre au village : une vie queer, trans et intersexe

3 mai 2026

« Certaines m’ont dit à l’époque d’aller vivre en ville. Dans une grande ville, on ne te connaît pas », déclare Elisabeth en arrosant les fleurs. C’est un été chaleureux, les fleurs affichent un rouge vif. « Mais ce serait stupide. Je ne fuis pas le danger. Ça ne servirait à rien. »

Dans cette phrase se condense déjà l’élan central du film: rester sur place, demeurer visible dans ce qui semble immuable. Elisabeth, une personne trans, conteste la logique du repli et place sa vie au cœur de l’espace public d’un village du sud de l’Allemagne — non pour provoquer, mais comme une évidence. La thèse du film devient alors une expérience tangible: les personnes trans et inter existent, elles sont là, elles vivent là, elles appartiennent à ces lieux.

Le réalisateur konrabsés de Konstanz, Douglas Wolfsperger, qui n’est pas lui-même queer, en déduit une posture affirmative, titre et presque impérative: « Denn dieses Leben lebst nur Du » — que l’on peut traduire par « Parce que c’est cette vie que tu vis toi seul » ou plus librement « Car c’est ta vie que tu vis ». Une formulation sympathique et posée qui n’explique pas tant qu’elle ne reconnaît. Wolfsperger compose des images solidaires qui ne cherchent pas à justifier l’existence des personnes trans et inter dans le village, mais les montrent comme si cette réalité était déjà là — et elle l’est.

Des personnes queer dans l’Église et à la boulangerie

On voit Elisabeth, à côté du couple trans Duna et Melina, ainsi que le trans homme Gabriel, dans leur contexte quotidien: au travail, en train de jouer de la musique, en sport, à l’église, à la boulangerie. Des lieux du quotidien où se mêlent routine et friction — des regards grincheux et des remarques méprisantes qui les atteignent, mais aussi une curiosité prudente qui pointe. Et précisément ces moments d’apprentissage discret, ce « j’ai appris quelque chose », déploient une lueur d’espoir mesurée, particulièrement dans des communautés conservatrices, dont le paysage politique glisse de plus en plus à droite.

La caméra reste calme, observatrice, cherchant des images lumineuses et aérées et suit les protagonistes avec une certaine sérénité. En même temps, le film révèle sans cesse des ruptures involontaires qui troublent sa cohérence documentaire. Lorsque les protagonistes regardent directement la caméra et que l’illusion d’observation se dissipe brièvement, cela ressemble moins à une figure de style délibérée qu’à un instant de perte de contrôle. Même la planche de stand-up paddle, accidentellement visible dans le cadre par les opérateurs Florian Mag et Frank Amann, ne renvoie pas à une esthétique réflexive de la caméra, mais à une certaine imprécision dans la mise en image qui sort la scène de son propre espace.

La Collecte Queer
La communauté queer a besoin d’une voix journalistique forte — particulièrement en ce moment! Participez pour soutenir le travail de E-llico.com

Un espace pour des questions souvent tenues secrètes

Sur le fond, Wolfsperger critique — de façon plutôt discrète — les structures patriarcales au sein de l’Église catholique, notamment le fait que les femmes n’y peuvent pas occuper certaines fonctions. En revanche, la violence homophobe de l’institution n’est pas évoquée. Elisabeth elle-même avait suivi une formation de diaconesse, mais après sa transition elle n’est plus autorisée à exercer cet office — une rupture biographique qui apparaît dans le film sans être approfondie dans sa dimension structurelle. Le film, avec son titre quelque peu maladroit, ouvre néanmoins des espaces pour des questions qui restent souvent sans réponse: celles sur les opérations d’ajustement de genre, sur la masturbation, sur les relations sexuelles. Les protagonistes brisent ce silence pesant, de manière autonome, sans devenir de simples personnages explicatifs. Ils ne sont pas un lexique, mais racontent à partir de leur vie. C’est pour cette raison qu’il est dommage que les rencontres avec des citoyens curieux mais sceptiques ou ouvertement conservateurs se contentent parfois d’un contexte insuffisant: qui sont ces voix? pourquoi leur donne-t-on de l’ampleur? Et selon quels critères les intègre-t-on dans le regard cinématographique?

Lien direct | Bande-annonce officielle du film
|

« La femme différente, c’est moi-même »
« Je me suis tout d’abord confiée à ma mère, parce qu’elle m’en a parlé et m’a dit: y a-t-il une autre femme? Oui, l’autre femme, c’est moi-même », raconte Dunja — et ce moment porte une force émotionnelle tranquille. Wolfsperger aborde ses protagonistes excentriques et attachants avec respect, montre aussi les générations plus âgées de personnes trans et inter et comble ainsi une lacune de représentation que le récit documentaire laisse souvent apparaître. En même temps, certains liens — comme les amitiés entre personnes inter et trans, ou la relation du homme trans — restent quelque peu périphériques, comme si le film pouvait encore gagner en profondeur journalistique ici. Dans l’ensemble toutefois, le film porte une idée centrale forte, simple et convaincante: une vie dans le village est aussi une vie queer, trans et inter. Et cette vie n’est pas une exception, mais une présence actuelle.

Infos sur le film
Denn dieses Leben lebst nur Du. Documentaire. Allemagne 2025. Réalisation : Douglas Wolfsperger. Durée : 80 minutes. Langue : version originale allemande. FSK 12. Distribution : Wilder Süden Filmverleih. Sortie en salles : 16 avril 2026
Galerie:
Denn dieses Leben lebst nur Du
10 photos
Élise Fournier