Sortir de la ville : Cruising dans la campagne au Musée Gay

23 mai 2026

Un jeune homme est assis dans le train, à côté de lui son sac de voyage, enveloppé à la hâte et prêt à partir. Accompagné par des sonorités synth-pop sombres, il regarde par la fenêtre et replonge dans des flashbacks qui mêlent violence, humiliations et rejets, autant de raisons qui le poussent, en tant qu’homme homosexuel, à fuir sa ville natale: avec Smalltown Boy, Jimmy Somerville et Bronski Beat ont en 1984 composé une bande-son emblématique pour cette rupture biographique. À la fin du clip, le protagoniste, à la gare de la grande ville, est chaleureusement accueilli par sa bande d’amis; un nouveau chapitre de vie commence parmi des personnes qui le comprennent — car la solution à ses problèmes ne se trouvera jamais chez lui.

Le déplacement imposé de la province vers la métropole se condense ici en quelques minutes en un motif qui continue d’influencer les trajectoires queer jusqu’à nos jours. Il existe déjà une base empirique pour cela: les sexologues Martin Dannecker et Reimut Reiche ont démontré, en 1974 dans leur étude Der gewöhnliche Homosexuelle, que mener une vie homosexuelle épanouie est généralement lié à une migration camp-ville et à une ascension sociale, associées à un coming-out et à l’intégration à une communauté comme acte de libération nécessaire.

S’échanger des baisers entre chou et rutabaga

Mais alors que le trajet vers la métropole a longtemps été présenté comme l’unique voie vers une vie queer autonome, le Schwules Museum de Berlin s’intéresse désormais à l’inverse. La nouvelle et véritablement majeure exposition « Cruising the Countryside — Queeres Leben auf dem Land » met au défi cette trajectoire imposée. Elle interroge ce qui se passe au-delà de l’urbanité : à quoi ressemblent les réalités queer dans les zones rurales ? Le pays est-il vraiment seulement le lieu à fuir, ou a-t-il déjà été, ou est encore, le théâtre du désir, de la communauté et de l’affirmation de soi ?

Dans cette exposition, curatée par Collin Klugbauer, les images, les récits et divers objets ne cessent de réinventer ce territoire rural qui nous semble si familier. Des scènes de baiser entre paysans et citadins, des rencontres de cruising sur les aires d’autoroute, des défilés lors de Pride dans les villages brandebourgeois: des matériaux historiques provenant des archives du Musée homosexuel se mêlent à des œuvres contemporaines et à des entretiens vidéo avec des personnes vivant en Brandebourg. Tout cela raconte un quotidien entre étable, scène et auto-organisation politique — et montre combien les vies queer à la campagne peuvent se déployer de manière diverse et inattendue.

La ville ne tient pas toujours sa promesse de liberté

Cette exposition est particulièrement remarquable parce que, comme l’explique Klugbauer, au sein de la communauté persiste l’idée d’un certain modèle de vie homosexuelle ou queer étroitement lié à l’urbanité: « D’un côté, on dévalorise le rural, tandis que la ville brille comme un paradis étincelant ou comme une promesse de liberté. » Mais pour beaucoup, cette promesse ne se réalise pas pleinement. D’un autre côté, on voit émerger une contre-mobilisation avec une vision idéalisée de la vie rurale, qui se manifeste notamment dans la romance cowboy de Brokeback Mountain. Dans l’exposition, l’affiche du roman devenu culte adapté au cinéma est présentée pour offrir un contraste saisissant avec les œuvres documentaires ancrées dans la réalité agricole queer du photographe Pancho Assoluto.

Klugbauer est originaire d’un village de Bavière inférieure et est passé par Munich puis Francfort pour atteindre Berlin: « Dans mon travail pour l’exposition, je voulais complexifier un peu le récit ville-campagne. Que signifie l’espace rural pour les personnes queer ? Quelles formes de vie existent là-bas ? Et surtout: comment la ville se positionne-t-elle vis-à-vis du rural ? »

Infrastructures queer au-delà des frontières urbaines

En explorant les collections, de nouvelles perspectives se dessinent soudain. « Ce sont, par exemple, les lettres adressées à Hella Knabe dans les années 1930 », explique Klugbauer. La couturière berlinoise proposait des vêtements spécialement conçus pour les personnes trans et, dans les archives de l’exposition, on retrouve de nombreuses lettres de personnes des régions rurales qui avaient commandé des tenues sur mesure et qui remercient pour ce travail. La correspondance démontre que l’infrastructure queer fonctionnait bien au-delà des frontières urbaines — l’envoi postal vers Berlin était pour les auteurs une manière d’inscrire leur identité dans le rural. Klugbauer précise que ces documents reposent déjà dans les archives, mais qu’ils avaient jusqu’ici rarement été examinés sous l’angle de leur provenance. Dans l’exposition, ce corpus historique est enrichi par une œuvre sonore de Kai* Brust qui met en voix les lettres et les rend perceptibles.

Au bord même de l’exposition, on perçoit toutefois aussi le fossé qui se creuse dans l’identité biographique lorsque l’on s’en va du pays vers la ville. Le déplacement entraîne souvent une négociation, voire une dénégation, de l’origine sociale. L’exposition évoque ces ruptures en citant des auteurs comme Didier Eribon et Édouard Louis. Leurs livres, accrochés à un mur où se trouvent des documents d’archives, présentent la migration vers la métropole comme une histoire d’ascension sociale, souvent acquise au prix d’un sentiment de honte et d’un renoncement douloureux à ses origines. On n’assiste plus au « parfum du rural », mais à l’entrée dans une intelligentsia urbaine et à l’obtention de la reconnaissance.

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Autonomisation queer dans les campagnes

Dans l’une des histoires personnelles présentées par l’exposition, on voit aussi la potentialité d’une intégration biographique: l’exemple de Jonas, qui fuit le Forêt-Noire pour aller à Berlin, puis y revient pour lancer un centre jeunesse dans son village natal. Le quotidien rural n’est plus seulement un espace de restriction, mais devient le théâtre d’un engagement actif et d’un changement. L’autonomisation queer se déploie régulièrement au fil de la démonstration. Elle se révèle de manière particulièrement marquante dans la documentation du mouvement des lesbiennes rurales des années 1980: à travers un camp de résistance dans le Hunsrück contre le réarmement nucléaire, on voit clairement que des femmes queer choisissent délibérément le pays comme ressource politique et refuge critique du système capitaliste. Beaucoup d’entre elles restent, fondent des collectifs et marquent durablement la région — plutôt que d’être chassées. En discutant avec les membres du collectif, Klugbauer découvre une collection de photos remarquable, dont les femmes n’avaient pas pleinement conscience de leur valeur: « De l’élevage de moutons à la cuisson du pain — l’enjeu était surtout celui de l’autarcie. Pouvons-nous nous nourrir nous-mêmes et cultiver nos légumes ? »

Le fait que de telles narrations n’atteignent le musée qu’à travers des recherches ciblées souligne l’objectif de la conception d’exposition de Collin Klugbauer: l’histoire des espaces ruraux queer ne doit pas seulement être retrouvée; elle doit aussi être lue autrement — non comme une note marginale à la grande narration urbaine, mais comme une entité autonome de la vie queer.

Galerie:
Cruising the Countryside
9 images

Élise Fournier