Le Distanz Verlag berlinois, reconnu pour son programme d’ouvrages d’art d’une élégance certaine, a organisé une présentation de livre au Center for Contemporary Arts, le CCA Berlin, sur Breitscheidplatz, juste à côté de la Gedächtniskirche. Ont été révélées les dernières créations de la photographe Jana Schulz. Le livre qui en est sorti se présente comme un portrait photographique de Bathenkosi Sphesihle Luphalule, jeune homme noir vivant en Afrique du Sud. Les clichés témoignent de son rapport manifestement ludique à l’identité masculine. Ils montrent une forme de masculinité hors des assignations traditionnelles, et l’annonce ne promet d’ailleurs pas trop.
Aucune question : le thème de la masculinité est un vaste champ, et entouré de pas mal de zones minées. Évidemment, cela m’évoque aussitôt le succès d’un titre des années 1980 — « Neue Männer braucht das Land ». Bien que cette chanson n’explique pas précisément ce que serait cette « nouvelle masculinité ». Un regard sur l’actualité nous éclaire : la masculinité toxique n’est pas le produit d’une simple préjugé, mais reflète une réalité qui dépasse souvent les clichés.
Certaines généralisations manquent généralement de fondement : elles demeurent floues et, au final, injustes. En effet, s’est exprimée une masculinité critique. Je pense tout de suite à un titre de livre: « Sei kein Mann » de JJ Bola — un exemple de cette masculinité critique. Bola conseille d’apprendre à se défaire de certains comportements masculins. En contemplant les photos de Jana Schulz, on pourrait les prendre pour une sorte d’instruction en la matière.
Gibt es « ein Zuwenig an echter Männlichkeit »?
Mais restons un instant dans la zone problématique. Il y a quelques jours, un professeur de la Hochschule katholische à Cologne a écrit dans la Neue Zürcher Zeitung que le véritable problème n’était pas « trop de masculinité », mais « trop peu de masculinité authentique » — ouf, et qu’est-ce donc une masculinité authentique ? Selon le professeur Michael Klein, elle reposerait sur la compassion, l’instinct de protection et la force.
Lorsque j’entends le qualificatif « authentique », je me mets en garde intérieurement. De plus, on lit que ce discours, mené de façon univoque par des cercles « de gauche-verts », mènerait seulement à une crise d’estime de soi et, au final, à une radicalisation. Il est fascinant de voir comme il est devenu facile d’évacuer la question du patriarcat et d’imputer aux critiques de celle-ci la faute de la « masculinité toxique ». Allons-y donc, passons à autre chose, car l’exemple qui suit montre une autre définition de la masculinité, qui ne tombe ni dans le piège du protecteur ni dans l’archétype du « fort masculin ». Le jeune homme présenté par la photographe tente, au contraire, d’opérer un renversement: il crée une prestance qui puise sa force dans la vulnérabilité et la créativité, sans marquer la figure du « homme fort ».
Voir et être vu
La question est en effet de savoir comment nous définissons la masculinité et s’il est même nécessaire de la définir, ou s’il vaut mieux l’ouvrir en tant que catégorie afin de ne pas la confiner dans des clichés. Bathenkosi a choisi avec la photographe Jana Schulz d’ouvrir plutôt que de clôturer. On découvre un jeune homme pensif et sensuel, très conscient de sa beauté et de son rayonnement érotique, sans que l’amour-propre ne se confonde avec le narcissisme.
L’une des photographies joue avec la magie du miroir pour rappeler, en même temps, l’observation que fait la photographe en se reflétant dans le miroir. Au fond, chaque cliché ressemble à une sorte de miroir où la perception et le regard de l’autre se répondent. Dans le cas présent, il était aussi question de ce que la photographe reconnaît chez elle même dans celui qu’elle photographie.
La douceur du travail — le flou des images alternant noir et blanc et couleur, une lumière parfois diffuse — esquisse les contours de ce corps adolescent de manière plutôt vague. À cela s’ajoute la façon dont l’étoffe souple et fluide des vêtements extravagants enveloppe le sujet et rend le corps aussi fluide que la sexualité qui est présentée. Coupures et dévoilements se alternent dans les autoportraits de Bathenkosi. Mais même en nu, on retrouve cette hybridation singulière entre décontraction et intériorité.
Fascinante chorégraphie qui cherche la proximité du corps
Jana Schulz n’avait pas commencé à explorer le thème de la masculinité pour la première fois. Lors d’un séjour en tant qu’invitée à la célèbre Villa Aurora de Los Angeles, elle avait constitué un groupe de boxeurs afin d’explorer leur monde sur le plan photographique. Son intérêt pour le sujet des hommes tient, selon elle, à la recherche d’une réponse à la question suivante: à quoi ressemblerait sa vie si elle était née garçon ? Et qu’est-ce que cela fait d’être une femme au milieu des hommes et d’être constamment confrontée à ses propres incertitudes ? Elle décrit aussi ce travail comme une danse d’approche.
Le livre qui en résulte se présente comme une chorégraphie fascinante qui cherche la proximité du corps. C’est aussi un excellent exemple de remise en cause des représentations de la masculinité. Le titre étrange du livre, « Tetris B Mountaingoat », est le nom d’artiste de Bathenkosi; « Tetris » fait référence à un jeu vidéo et « Mountaingoat » désigne en anglais la chèvre des montagnes. Le poète nigérian Logan February, qui vit à Berlin, a écrit pour ce livre un poème. Dans un passage, il interroge « what is style ? ». La réponse se révèle dans la performance envoûtante de ce jeune Sud-Africain.
Jana Schulz: Tetris B Mountaingoat. 80 pages. 7 images en couleur et 35 en noir et blanc. Distanz Verlag. Berlin 2026. Softcover avec rabats: 30 € (ISBN 978-3-95476-852-3)
