Même les personnages asexuels méritent leur kitsch

10 juin 2026

Lorsque Jordan pénètre pour la première fois dans le groupe d’entraide pour les personnes asexuelles et aromantiques, il retrouve, comme si c’était écrit d’avance, l’homme qui l’avait frappé dans le bus: le type qui porte des écouteurs et, pour une raison qui demeure mystérieuse, se met soudainement à pleurer. C’est précisément lui qui mène le groupe et qui pose d’emblée le noyau programmatique du roman: « On nous montre sans cesse, on nous fait croire et on nous laisse entendre que le sexe équivaut à l’amour. Que nous ne sommes pas complets sans cela. Que l’intimité sexuelle serait le couronnement de toute relation. »

Avec ces mots, N. R. Walker trace une ligne directrice nette: les personnes asexuelles ne sont pas isolées face à une société qui organise la sexualité comme norme universelle. Les réseaux sociaux apparaissent comme une arme à double tranchant — un lieu de visibilité et de soutien, mais aussi un amplificateur permanent d’une sexualisation omniprésente. Le sexe se vend partout: au cinéma, dans la musique, sur les applications de rencontres et les plateformes. « Sérieusement, pourquoi s’en priver ? »

« Upside Down – Die Welt steht Kopf » est l’œuvre récemment publiée en traduction française de l’australienne N. R. Walker, qui compte déjà plus de quatre-vingts romans LGBTI. Peut-être est-ce dû à sa narration fluide, peut-être aussi à la traduction de Christopher Bischoff: le roman est facile d’accès et déroule son récit à un rythme rapide. Parallèlement, il fait surtout éclore la visibilité des asexuels chez les jeunes — même si ce atout est régulièrement entaché par un style d’écriture parfois maladroit et survolté. Des phrases comme « Si ce livre était un film, cette scène serait le chef-d’œuvre du septième art » sonnent plus comme un effort de style que comme une vraie justesse.

Jordan et Hennessy se croisent sans cesse dans le bus

Au cœur du récit, les rencontres récurrentes entre Jordan et Hennessy dans le bus s’enchaînent. Le roman est raconté alternativement de leurs deux points de vue. Jordan est bibliothécaire, passionné de livres et plutôt timide. Hennessy, lui, est architecte réseau dans l’entreprise de son meilleur ami Michael, chargé de la sécurité numérique. Entre eux naît dès le départ une attraction évidente, mais plutôt que d’exploiter cette dynamique, Walker envoie sans cesse ses personnages dans les mêmes cycles narratifs. Les auto-dévalorisations répétées — « je suis gênant, stupide et j’ai tout raté » — deviennent fatigantes, surtout parce que Hennessy, en tant que chef du groupe d’entraide, est censé être celui qui peut communiquer ouvertement.

Aussi, les conversations avec Merry, la meilleure amie de Jordan, tournent fréquemment autour des mêmes insécurités. Il y a pourtant quelque chose d’intéressant dans la remarque anodine selon laquelle il serait tout à fait acceptable d’avoir un meilleur ami asexuel gay: cela pointe une dé-essentialisation des rapports entre personnes. Pourtant, le roman s’oriente finalement vers la romance classique où les deux tombent amoureux sans surprise.

Trop kitsch, trop artificiel, trop survolté

Le livre est souvent tout à la fois: trop kitsch, trop articulé, trop exagérément survolté. Cette critique se lit surtout dans le manque de profondeur des personnages. Jordan est, sur la majeure partie du temps, un protagoniste pénible. Son métaphores qui consiste à traiter les livres comme des excitants sexuels — une photo d’un homme avec un livre relié comme du porno hardcore, les romans de poche comme du porno soft, et le surf sur Amazon comme une variante de PornHub — paraît vite excessive. Nombre de ses blagues sonnent trop forcées. Et il occupe presque tout l’espace des conversations. Sa petite amie lesbienne Merry est réduite à l’étiquette de l’auditrice compréhensive qui dispense les bons conseils sans jamais se forger une identité indépendante. Lorsqu’elle lui demande de l’accompagner chez sa mère, il refuse ironiquement. Leur amitié paraît donc inégale et unilatérale.

Le mot préféré de Jordan, « Motherfucker », porte une ironie involontaire: le roman revient longuement sur les processus de coming out et sur la tentative de se persuader que l’on est « OK » même sans désir sexuel — phénomène important car l’a­sexualité est souvent niée socialement et évacuée par des formules toutes faites comme « il suffit de trouver la bonne personne ». Ces passages ont leur pertinence. En revanche, la constante auto-délimitation devient épuisante. Le personnage se définit presque exclusivement par son asexualité et, en dehors de cela, il manque de contours. Lorsqu’il désigne la communauté comme son « clan », la frontière entre pathos et ridicule n’est plus.

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Des personnages queer comme des fantasies esthétisées et dépolitisées

Bien sûr, les personnages asexuels méritent eux aussi leur part de kitsch, et « Upside Down » en propose à profusion. Mais cela ne suffit pas à faire du roman une œuvre convaincante. D’autant plus que la promotion s’appuie sur des tropes qui rangent les personnages et l’intrigue dans des catégories consommables et font de la queerité un argument de vente capitaliste. Particulièrement révélatrice est l’auto-portrayal de l’auteure: sur son site, elle se présente comme mère, épouse, sœur et écrivain, avec l’idée que « de beaux garçons » hansardent dans sa tête, jusqu’à ce qu’elle leur donne vie à travers ses textes. Elle écrit surtout sur ce que ces personnages « feraient poo » — ou, encore plus, sur comment ils s’aimeraient.

Dans cette mixture de mise en douceur, de sexualisation et de fantasie immédiatement consommable se révèle un mécanisme problématique de la commercialisation des identités queer: les personnages queer ne sont plus des sujets politiques ou sociaux porteurs d’expériences réelles d’exclusion, mais des fantasies esthétisées et dépourvues de conflit social qui se laissent acheter sans friction. Les personnages homosexuels masculinisés, en particulier, deviennent souvent des surfaces de projection fétichisées: leur Altérité est convoitée, mais dédramatisée et privée de toute charge conflictuelle sociétale.

Infos sur le livre
N.R. Walker: Upside Down — Die Welt steht Kopf. Roman. Übersetzung de Christopher Bischoff. 350 pages. Second Chances Verlag. Steinbach-Hallenberg 2026. Taschenbuch: 16 € (ISBN 978-3-98906-134-7). E-Book: 7,99 €

Élise Fournier