Queer avec l’endométriose

20 juin 2026

À treize ans, Ada tombe amoureuse pour la première fois. Quand elle parle d’Elja, ce ne sont que des souvenirs doux, presque à tâtons. Ensemble, les deux jeunes explorent leur corps, à leur propre rythme, loin des normes réductrices de désir ou de beauté. Leurs corps n’ont pas besoin d’être « parfaits », ni minces, ni conformes. « La proximité avec Elja est aujourd’hui, quinze ans plus tard, encore tangible, comme si le corps conservait une mémoire propre de ce lien. »

Le roman en prose de Dara Brexendorf, Paradise Beach, oscille entre deux niveaux temporels : la première passion lesbienne d’Ada sur la côte baltique et sa vie actuelle d’adulte, en tant que personne qui recherche des lieux de tournage pour des productions cinématographiques. Dans son appartement, Ada écoute en permanence les bruits de la maison. Surtout le «frottement de gorge» d’un voisin, bruyant, imprévisible et probablement violent, s’impose comme une menace latente. Un jour, lorsqu’il fait sauter sa porte et laisse la porte entrouverte, cette menace se transforme en un bruit de fond quasi permanent. Même son chien revient sans cesse dans ses pensées.

Retour sur la côte baltique de son enfance

Les bruits de l’époque présente ramènent Ada à la côte baltique de son adolescence, dans le lieu éponyme Paradise Beach, une baraque à frites juste au bord du sable. Ada y vit avec sa mère, sa tante et sa cousine dans l’ancienne maison de leur grand-mère décédée — une demeure à la fois familière et hostilante, avec des angles acérés, des étrangetés et une sensation d’inhabitation. Avec sa cousine Lill, Ada découvre sa bisexualité, fait l’expérience de ses premières expériences d’intimité et confronte aussi l’emprise d’un monde patriarcal qui ne fait pas exception à cette oasis estivale. Elles s’enivrent pour la première fois, cherchent à se rapprocher et à se sentir appartenir, tout en sachant qu’Ada hésite sans cesse à se jeter entièrement dans ces situations.

Brexendorf écrit surtout à partir de la perception. Les souvenirs restent fragiles, incertains, souvent stockés uniquement dans le corps. Ada se rend compte de l’imprévisibilité de ses souvenirs — « elle ne sait même pas si tout s’est exactement déroulé comme elle le pense ». Le motif du « mémoire douloureuse » frappe particulièrement fort : l’idée que la peur et la douleur s’inscrivent durablement dans le corps.

Elle perçoit sa douleur comme une simple réalité

Ainsi, Brexendorf parvient à rendre sensibles les traces d’une protagoniste qui souffre d’endométriose depuis son adolescence et dont les douleurs restent largement ignorées par l’entourage. Ada a intériorisé la souffrance comme une norme : « peut-être même y a-t-il là-dedans une forme de compétition à l’endurance ». Elle ne parle pas de ses douleurs ni à Lill ni à Elja, et finit par se taire. Longtemps, elle pense que tout cela est normal. Ce n’est qu’après une opération suivie d’un traitement hormonal qu’elle obtient un accompagnement médical. Or ce traitement transforme encore son corps, l’obligeant à reconsidérer son rapport à elle-même et à sa physicalité. Dans des forums et des cabinets médicaux, elle recherche des réponses et une langue pour quelque chose qu’elle n’a pas pu nommer pendant des années.

Cette incapacité à nommer les douleurs devient le cœur du roman. Depuis son opération pour l’endométriose, Ada dort à peine. Elle feuillette des photos et des livres de son enfance et se demande pourquoi tout ce qui prenait place autrefois refait surface maintenant : « un interstice, qui lui montre qu’elle a toujours pu faire confiance à son corps, sans avoir pour lui une langue claire ». Elle réalise que son corps en savait davantage qu’elle-même.

Nature et corps, intimement liés

Pourtant, c’est aussi là que réside la plus grande faiblesse du roman. Si l’isolement et l’immobilité intérieure d’Ada sont rendus de manière convaincante, le livre peine à y trouver une tension narrative ou une profondeur émotionnelle durable. Le style d’écriture se révèle, sur de longues portions, particulièrement lent, répétitif et parfois étrangement vide. De nombreuses scènes s’allongent sans offrir de nouvelles éclaircissements. J’aurais, par exemple, souhaité davantage de monologues intérieurs, une confrontation plus marquée avec le fait que les médecins ne la prenaient pas au sérieux, un retour plus long et plus précis sur le chemin menant au diagnostic, et une perspective plus nette sur son avenir. Au lieu de cela, beaucoup d’éléments restent suggérés ou se dissipent sans véritable aboutissement. Même l’épisode autour du voisin qui se raclait la gorge paraît parfois superflu ou irritant plutôt que nécessaire d’un point de vue narratif.

La force du roman apparaît surtout lorsque Brexendorf unit la nature et le corps. Les scènes d’été à la mer Baltique dégagent une puissante énergie sensorielle: on ressent littéralement le sable entre les orteils, la chaleur sur la peau, la glace qui fond sur les bras brûlés par le soleil. Ces moments donnent au roman une vitalité sensible et le rendent plus accessible. Surtout autour de « la Schlummernde », une statue dans le parc Schreven à Kiel, où Ada parvient à trouver le sommeil entre des rosiers, ces instants donnent une portée incarnée au récit. Dans ces sections, le roman s’anime et parle au lecteur; entre-temps, beaucoup reste en suspens ou laissé dans l’ombre.

Fiche du livre
Dara Brexendorf : Paradise Beach. Roman. 256 pages. Édition Eichborn. Cologne 2026. Livre relié : 22 € (ISBN 978-3-8479-0237-9). E-book : 21,99 €

Élise Fournier