Quand sa partenaire disparaît sans prévenir

26 juin 2026

La narratrice Emma, au début de la trentaine, vit à Londres et y est employée au sein de « Missing Persons » dans le service consacré à la traite des êtres humains. Elle lutte contre son propre sentiment d’« isolement », jumelé à la peur de disparaître, en retraçant les vies des personnes disparues — un isolement et une peur qui peuvent parfois se lire comme une réaction à l’homophobie dont souffrait sa mère.

Ce point de départ donne naissance à « Handlungsstörung » (lien affilié Amazon), le roman phare de l’auteure Emma Kausc, publié le 23 juin chez zeitkind Verlag et traduit du tchèque. La traduction du roman est assurée par Martina Lisa, traductrice et autrice résidant à Leipzig, qui parvient à insuffler au texte un ton intime, mais aussi parfois quasi essai et ludique.

Son amie Alyona est « engloutie par le sol »

À travers un va-et-vient temporel, entrecoupé de nombreuses références à la philosophie, à l’architecture et à l’actualité, la narratrice Emma médite sur les deux femmes les plus importantes de sa vie : sa mère Zuzana — une immigrée tchèque à Londres, qui meurt au tout début du roman — et la photographe Alyona. Avec Alyona, Emma éprouve un amour cosmique, si fort qu’il laisse une cassure dans le temps et qu’il ne se laisse pas aisément enfermer dans une histoire.

Emma ressent le besoin de raconter Alyona telle qu’elle était réellement, mais « mes efforts pour la saisir dans son entièreté heurtent sans cesse la mémoire et sa propension à laisser de grandes parties inexpliquées ». Alyona n’apparaît pas hors des souvenirs. Elle est disparue, « engloutie par le sol », sans laisser de lettre d’adieu. Elle est sortie des algorithmes, comme Emma ne cesse de le penser. Son histoire pourrait continuer ailleurs — ou peut-être pas.

La disparition ne sera pas élucidée

Derrière la voix calme d’Emma, réapparaît sans cesse le traumatisme majeur lié à la disparition d’Alyona, mêlé à l’enfance difficile auprès d’une mère autoritaire et solitaire. « Rétrospectivement, j’essaie de reconstituer notre histoire, je cherche les pièces qui conviennent, je me demande où j’aurais dû faire plus attention. Bien sûr, je me retrouve les mains vides », pense Emma à propos d’Alyona. Ses tentatives d’explication — les souvenirs de conversations passées, de disputes, d’infidélité, les détails sur le passé immigrant d’Alyona — tout cela aboutit, pour l’essentiel, au vide.

Dans une structure romanesque plus classique, la disparition d’Alyona, et peut-être sa mort éventuelle, serait peut-être élucidée vers la fin du livre et nous offrirait enfin une explication. Or « Handlungsstörung » sait que cette explication n’est pas nécessaire, et peut-être même impossible; l’accent est plutôt mis sur la manière dont la narratrice Emma tente de s’expliquer elle-même la disparition d’Alyona, en nous racontant son histoire.

Un pressentiment de « doom climatique »

Vers la moitié du roman, la perspective se déplace brièvement vers une vignette sur l’actrice Sara, qui entame une liaison malheureuse avec le célèbre auteur John et, pour clore cette histoire, assiste, en Islande, à une cérémonie en faveur d’un glacier mourant. On peut être impressionné par la façon dont Kausc réussit à ne pas perdre le fil et à faire avancer l’emprise du roman, même lorsque l’attention s’éloigne temporairement d’Emma et d’Alyona, jusqu’à ce que John devienne également une figure importante dans la vie d’Emma. Mais contrairement aux femmes de stature mythique qu’incarnent Alyona et Zuzana, John reste pâle et inabordable. L’attirance qu’il exerce sur Sara et Emma ne se transmet guère au lecteur.

Même dans ce changement de perspective sur l’histoire de John et Sara, les grands thèmes du roman se manifestent: la perception du temps, la question de savoir si l’on peut vraiment connaître les gens et les raconter fidèlement, ainsi que ce pressentiment persistant de « doom climatique », l’omniprésence des grandes catastrophes. Les personnages de Kausc évoluent dans un monde où les incendies de forêt, la montée des eaux et la fonte des glaciers sont une réalité vécue physiquement par eux. Cette dimension m’a rappelé le récent roman de Julia Armfield, Private Rites, qui se penche également sur le désir lesbien sous le regard d’un Londres voué par le climat à l’effondrement.

Un jeu d’autofiction qui se joue avec malice

La modernité du premier roman de Kausc réside non seulement dans le fil rouge du changement climatique et des angoisses qui l’accompagnent, mais aussi dans le clin d’œil espiègle à l’autofiction. Le personnage principal porte le même prénom que l’auteure — tout comme d’autres détails de biographie qui se croisent: une période à Londres, au King’s College, les liens avec la Tchéquie. L’Emma fictive est elle aussi une auteure qui conte l’histoire d’Alyona en s’adressant à nous avec une grande confiance.

Pourtant, les mondes de la narratrice et le nôtre se distinguent par des détails subtils; par exemple, l’un des lieux emblématiques de Los Angeles dans notre réalité est le grand panneau blanc « Hollywood », tandis que dans le monde d’Emma, du « Hollywoodland » initial (tel qu’il a existé réellement), il ne reste que « Land ». À des détails comme celui-ci, se révèle le jeu de Kausc avec les lieux et leur localisation, sa passion pour décrire Londres, Los Angeles ou la petite ville côtière britannique de St. Ives.

Parfois, je ne saisis pas pleinement l’intérêt de Kausc pour les liens cosmiques, et même le premier et le dernier chapitre du roman, qui décrivent comment un homme, pris de délire, creuse sous les tunnels de Londres (basé sur un fait réel), me semblent, pour moi, en partie déconnectés de l’histoire d’Alyona et d’Emma. Pourtant, Handlungsstörung est si riche qu’il est facile d’imaginer que tous ces signes puissent pour d’autres lecteurs s’assembler en une image cohérente.

Informations sur le livre
Emma Kausc : Handlungsstörung. Roman. Traduction du tchèque
Martina Lisa. 320 pages. zeitkind Verlag. Meilen, 2026. Édition reliée : 26 € (ISBN 978-3-907724-08-8)
Élise Fournier