« J’espère que vous irez bientôt mieux », déclarent les médecins et le personnel hospitalier, après avoir posé des perfusions et avoir fait avancer des appareils de plus en plus imposants dans la chambre. Puis ils le laissent à nouveau seul, sans savoir ce qui va lui arriver.
Pendant cinq jours, il endure la douleur, blotti sur le canapé, jusqu’à ce que la douleur devienne telle qu’il ne peut même plus dormir. Ce n’est que lorsque son partenaire — dans le roman nommé L — insiste qu’il se rend aux urgences. Seul. Car nous sommes en plein dans la pandémie de coronavirus : la seconde vague se profile, mais déjà les lits sont pleins. Nous nous en souvenons : plexiglas, distance, masques tant convoités et règles strictes de visite dans les hôpitaux.
Dans ce contexte de crise aiguë provoquée par la pandémie, l’écrivain américain Garth Greenwell tisse dans son nouveau roman « Petite pluie » (lien affilié Amazon) un réseau narratif dense autour de la peur et de la solitude, de la proximité et de la distance, de la honte et du désir, auquel on ne peut échapper aisément.
Deux poètes gays dans l’Iowa
Une dissection de l’aorte infrarénale, rupture à l’intérieur de l’aorte, devient le déclencheur d’un examen de vie en profondeur. Lui qui a toujours détesté les visites chez le médecin et qui n’avait jamais vraiment pris sa santé à cœur se voit soudain obligé de revisiter son passé à la lumière de son imminente finité: entre visites et distribution des médicaments, impuissance et incertitude, le temps devient soudain tangible et il repense à son passé: ses années de chant, l’importance de l’art et de la poésie, la rencontre arrangée avec L (deux poètes gays dans l’Iowa, tous deux célibataires, ça doit coller !), la beauté du commencement, l’amour pour son partenaire. Mais aussi la violence dans le foyer parental, l’aliénation, l’humiliation, la honte.
Greenwell saisit cet état extrême comme une opportunité de réfléchir à ce qui compte vraiment. Comment est-ce que je veux vraiment vivre (et continuer à vivre) ? Pour cela, il tisse le présent et le souvenir avec la question de l’avenir, dévoilant ainsi le portrait complexe d’un homme qui, face à sa mortalité potentielle, réexamine sa vie.
Une grande histoire d’amour
De retour en Amérique, le narrateur vit pour la première fois avec quelqu’un qu’il aime. À Iowa City, L et lui ont acheté une maison ensemble, et les souvenirs des travaux de rénovation pénibles dessinent en même temps une image des relations: bâtir sur des bases solides, persévérer, se disputer, trouver des compromis, prendre des décisions, se pardonner et se découvrir sans cesse.
Quand L applique du baume à lèvres sur les lèvres du narrateur dans la chambre d’hôpital, goûté comme un baiser de sa part, se déclenche une telle soif de corporeité et de sentir aimé. Greenwell maîtrise à merveille l’art de raconter, avec ces petits gestes, de profondes aspirations humaines dont le poids émotionnel dépasse largement l’instant.
Liens entre corps, mémoire et émotion
Parmi les moments les plus touchants figure un épisode où l’infirmière Alivia, qui devient presque une confidente au fil de l’histoire, lui demande de détendre les muscles et de lâcher prise pendant qu’elle le lave. Le souvenir le ramène à un bar d’Avignon, où un homme l’a touché des mollets avec une douceur telle que son corps a commencé à brûler.
Dans le lit d’hôpital, il se regarde et voit son ventre couvert de bleus à cause des injections d’héparine; il réfléchit à la honte qui, au fil des années, s’est gravée dans son corps: les humiliations de son père et de sa sœur qui l’ont conduit, depuis l’enfance, à ne plus se montrer publiquement en tee-shirt; il ne se déshabille que devant des hommes, dans les cabines de toilettes sombres et les arrière-salles. Cette tension, qui va de la honte au désir, illustre de manière saisissante la manière dont le corps, le souvenir et l’émotion sont étroitement mêlés et révèle aussi une narration sur les corps queer qui résonne longtemps après.
Un des meilleurs livres de l’année
« Petite pluie » (traduite en allemand par Milena Adam), publié en 2024 dans sa version originale américaine et couronné notamment par le PEN/Faulkner Award, a été salué par de nombreux médias comme l’un des meilleurs livres de l’année. Oui, on peut pleinement adhérer à cet élan d’enthousiasme. Il n’est donc pas nécessaire d’avoir peur de parcourir près de 350 pages à travers un séjour hospitalier, des artères exposées et des radiographies. Bien au contraire.
Greenwell critique le système de santé américain et le privilège d’être en bonne santé, raconte la maladie et la mortalité, mais cherche surtout des voies de connexion humaines. L’hôpital, lieu de relations provisoires, devient le cœur de son intense théâtre en chambre, où il écrit avec une grande vulnérabilité et délicatesse sur la honte et la solitude: sur leur origine et sur la façon dont elles façonnent, au fil du temps, notre relation aux autres et à nous-mêmes.
Résulte un roman intelligent, riche et extrêmement virtuose, débordant d’un désir ardent de proximité, d’amour et de rencontres, et qui trouve sa plus grande force précisément dans ses moments les plus délicats.
Garth Greenwell: Petite pluie. Roman. Traduit de l’anglais par Milena Adam. 368 pages. Éditeur : park x ullstein. Relié : 24 € (ISBN 9-783-98816-067-6). E-book : 19,99 €
