L’élection de 2018 au Brésil, qui a porté Jair Bolsonaro, figure politique d’extrême droite et hostil aux personnes LGBTQ+, a provoqué une hausse temporaire et marquée des mariages entre personnes de même sexe. Cette augmentation était particulièrement importante dans les villes et les communes où les électeurs ayant voté pour Bolsonaro étaient les plus nombreux. C’est ce que révèle une étude menée par les universités de Tübingen et de Valence, ainsi que par l’Université d’économie et de droit de Oestrich-Winkel, publiée dans le Journal of Population Economics.
« Déjà une perte de droits redoutée peut influencer directement le comportement des membres d’une minorité — même lorsque la peur est infondée et que la situation juridique au Brésil ne peut pas changer », explique Mateus Maciel, l’un des auteurs de l’étude et doctorant en relations économiques internationales et marchés du travail. Pour les chercheurs, ce n’est pas un comportement irrationnel, car les personnes concernées évaluent le coût potentiel d’une perte du droit de se marier comme plus élevé que celui d’un mariage. Il suffit donc d’une faible probabilité d’un changement législatif pour déclencher des mariages spontanés.
Au Brésil, le mariage entre couples de même sexe est autorisé depuis mai 2013. Il n’a pas été instauré par une loi du Parlement, mais par une résolution du Conselho Nacional de Justiça (Conseil national de la Justice), après que la Cour suprême avait déjà reconnu, en 2011, les partenariats de vie entre personnes du même sexe (comme l’avait rapporté E-llico.com).
Données issues de près de 5 000 villes et communes
Les chercheur·e·s ont analysé le nombre de mariages entre personnes de même sexe dans 4 905 villes et communes du Brésil. Ils ont pris en compte une période couvrant 36 mois avant et 12 mois après le premier tour de l’élection présidentielle du 7 octobre 2018.
« Au premier tour, les électeurs choisissent généralement le candidat qu’ils préfèrent réellement. Puis, ils agissent de façon stratégique », explique David Zuchowski, co-auteur de l’étude. « Le résultat nous a donc montré dans quelle mesure le soutien à Jair Bolsonaro était réellement présent dans chaque endroit ». Les chercheurs ont ensuite comparé l’évolution du nombre de mariages entre couples homosexuels dans les lieux où l’approbation de Bolsonaro était forte par rapport à ceux où elle était faible.
Le mois de septembre 2018, mois qui précède l’élection, a servi de mois de comparaison pour l’évolution des mariages entre personnes de même sexe. Leur nombre a fortement augmenté entre le mois d’octobre et l’entrée en fonction de Bolsonaro, en janvier 2019. Sur cette période de quatre mois, c’est le mois de décembre, juste avant le passage de Bolsonaro au pouvoir, qui a enregistré la plus forte hausse : dans les lieux où la part des voix en faveur de Jair Bolsonaro était supérieure de dix points, l’augmentation des mariages entre couples homosexuels par rapport au mois de référence s’élevait à environ 85 %, soit près de un doublement des cas. Au cours des 36 mois précédant l’élection d’octobre 2018, la valeur restait inférieure.
Plus de couples lesbiennes que de couples masculins
Dans les mois qui ont suivi, ce nombre est retombé à son niveau préélectoral, sans toutefois retomber en dessous. « Les couples se sont donc organisés pour se marier spontanément, sans planification préalable », expliquent les auteurs. Outre la crainte de perdre le droit de se marier, les chercheurs mettent en avant la sécurité économique et juridique apportée par le mariage comme autre raison de ce mouvement. Les couples mariés bénéficient au Brésil d’avantages en matière de prestations sociales, d’assurance maladie, de droits successoraux et d’avantages fiscaux par rapport aux couples non mariés.
Les chercheurs estiment que cela explique aussi pourquoi, pendant cette période, davantage de couples lesbiennes que de couples gays se sont mariés. « Dans les recherches sur les mariages entre personnes de même sexe, les femmes sont généralement considérées comme plus sensibles au risque que les hommes », déclare Sara Parente, co-auteure de l’étude. Les auteur·e·s concluent que ces deux facteurs ont renforcé la perception de menace et ont conduit à l’augmentation des mariages entre personnes du même sexe. ( /pm)