Karl Friedrich Jordan, l’activiste gay oublié

14 septembre 2026

Karl Friedrich Jordan (1861-1926) étudia la biologie et les mathématiques et obtint son doctorat en biologie en 1886. Par la suite, il enseigna et prit une retraite anticipée en 1908. Des informations plus détaillées sur sa vie et son œuvre se trouvent dans le lexique biographique « Mann für Mann » de Bernd-Ulrich Hergemöller (2010, premier tome, p. 615) et dans un essai de Jens Dobler sur le site de la Magnus-Hirschfeld-Gesellschaft. Ci-après, je ne traiterai qu’un volet de ses nombreuses publications. Comme les principaux essais de Jordan et même quelques-uns de ses poèmes sont accessibles en ligne, il est relativement simple de se familiariser avec lui, ses thèmes et sa poésie. Aucune photographie de lui n’est malheureusement connue.
Plusieurs textes ont paru sous son pseudonyme Max Katte, qu’il a lui-même dissous en 1919. Le nom Max Katte évoque Hans Hermann von Katte, ami d’enfance du roi prussien Frédéric II, et il est possible que Jordan ait choisi ce pseudonyme pour cette raison. (La relation entre le jeune Frédéric et Katte est souvent interprétée comme homosexuelle.)

Jordan et le WhK
La jeune movement homosexuel comprenait notamment le Komitee Wissenschaftlich-humanitäres (WhK), fondé en 1897 par Magnus Hirschfeld et d’autres militants pour représenter les intérêts des homosexuels. Le WhK publia à partir de 1899 le « Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen » (JfsZ), dans lequel figuraient également des articles de Jordan. Sous le nom de Max Katte, Jordan fut vraisemblablement membre du Obmännerkollegium du WhK au moins de 1907 à 1920, soit l’un des organes de conseil et de représentation. Par ailleurs, Jordan prononça régulièrement des conférences pour le WhK. J’aimerais m’attarder sur trois contributions de Jordan publiées dans le Jahrbuch.
« Aus dem Leben eines Homosexuellen »
Sous son pseudonyme Max Katte, Jordan y raconte, dans « Aus dem Leben eines Homosexuellen » (JfsZ, 1900, p. 295-323), son propre vécu, qu’il décrit comme extrêmement difficile à supporter: « Presque j’ai envie, en commençant, de m’en détourner; car ce que j’ai vécu, c’est si intime que je redoute de le révéler au public. » Il se présente comme un objet d’observation ou de recherche, mais demande à être envisagé sans préjugé. Il affirme n’avoir jamais ressenti d’attirance pour les femmes. Son amour tournait vers des camarades de classe de son âge, avec une première expérience homosexuelle à l’âge de quatorze ans. Jordan raconte des moments d’amour pour des hommes, mais aussi une expulsion par deux hommes et des pensées suicidaires. Il finit par porter plainte contre ses deux ex-prostitueurs, qui furent condamnés à de lourtes peines de prison. Son texte renferme plusieurs poèmes d’amour écrits par lui et se conclut sur l’un de ces poèmes.
La Magnus-Hirschfeld-Gesellschaft décrit cet essai comme « l’une de ces littérature de confession qui, à l’aube du siècle, s’efforcent de démontrer que les homosexuels sont aussi normaux et pleinement humains que les autres, et non des êtres déviants comme on les représentait souvent ». Une publication de cette époque nécessitait du courage. De tels récits servaient alors de soutien à la survie, car de nombreux homosexuels se trouvaient dans une situation similaire.

« Der Daseinszweck der Homosexuellen »
Toujours sous le pseudonyme Max Katte, Jordan publia l’essai « Der Daseinszweck der Homosexuellen » (JfsZ, 1902, p. 272-288). L’auteur y aborde, au-delà des préjugés moraux envers les homosexuels, la question de la reproduction et l’accusation selon laquelle « nous les homosexuels ne remplirions pas notre véritable dessein ». Jordan adopte une approche argumentative: il rappelle que la plupart des hétérosexuels ne se définissent pas par leur descendance. Pour l’homme, la reproduction ne constitue pas le « but » ultime. L’homme suit son instinct sexuel plutôt qu’un unique but de la nature. Quant à ce que la nature chercherait à faire avec l’homosexualité, il renvoie à Arthur Schopenhauer (et l’on sait que les théories de Schopenhauer peuvent sembler crues). Jordan avance qu’une hypothèse plausible est que l’homosexualité serait un mécanisme de sauvegarde de la nature contre la surpopulation, et qu’elle est issue de la nature elle-même; il affirme donc qu’il faudrait ne pas détruire cette dimension naturelle. Cette question revêtait une importance particulière pour lui, en sa qualité de biologiste diplômé.
Jordan raconte aussi ses propres sentiments: en évoquant l’amour homosexuel, il écrit initialement que « personnellement, ce type d’amour ne me convient pas (tout comme l’amour hétérosexuel ne me convient pas non plus) ». Il préconise toutefois de tenter de comprendre ce sentiment afin de ne plus le condamner. Face à un médecin, il aurait avoué « que je n’ai jamais aimé une femme sexuellement, et que je n’aimerai jamais une femme ». Pourtant, il écrit plus tard: « nous, les hommes homosexuels, aimons l’homme », et emploie les pronoms « nous » et « notre » lorsqu’il parle des homosexuels. Son texte se conclut par un plaidoyer qui s’adresse avec émotion à l’« amour » et à la « reconnaissance » des homosexuels, adressé à « vos plus heureux frères hétérosexuels ».

« Die virilen Homosexuellen »
Sous le même pseudonyme est publié l’article « Die virilen Homosexuellen » (JfsZ, 1905, p. 85-106). Le concept d’un homosexuel viril — c’est-à-dire d’un homme homosexuel qui présente une apparence et un comportement fortement « masculins » — joua un rôle central dans les débuts du mouvement, car des militants comme Adolf Brand promouvaient l’idéal d’un homme viril et héroïque, tout en s’opposant à la théorie des « stades sexuels » avancée par Magnus Hirschfeld. On peut noter que cet essai apparaît non pas dans une publication de Brand, mais dans le Jahrbuch. C’est d’emblée un texte émanant d’un esprit emancipatuer, qui invite à l’égalité et remet en cause les normes sociales. Par ailleurs, Jordan démontre à quel point l’interdiction pénale des actes homosexuels masculins détermine l’impact social: il compare les pratiques homosexuelles entre hommes et entre femmes; la sexualité lesbienne est tolérée précisément parce qu’elle n’est pas interdite. Les préjugés des hétérosexuels reposent surtout sur l’idée, fondée sur le rapport anal entre hommes homosexuels. Jordan adapte sa conception des « virilen » hommes à partir de Gustav Jäger, et le cite comme ayant décrit ces homosexuels « masculins » comme « les plus hautes fleurs de l’humanité ».
Dans une recension de ce volume du Jahrbuch (dans le « Jahresbericht über die Leistungen und Fortschritte auf dem Gebiete der Neurologie und Psychiatrie », 1906, p. 1151-1152), le psychiatre Max Kötscher écrit que, comme dans les volumes précédents du JfsZ, le présent volume ne présente malheureusement pas l’idée d’un « surhomme homosexuel », ce qui le conduit, lui et d’autres critiques, à douter de « l’objectivité » de l’approche générale des homosexuels dans le Jahrbuch. Il estime qu’un texte comme celui de Jordan nuit aux intérêts de la cause homosexuelle. Cela dit, une partie du diagnostic est correcte: le Jahrbuch n’était pas objectif, mais militait en faveur des homosexuels.

Jordan et la Gemeinschaft der Eigenen

Une autre composante du mouvement homosexuel fut la « Gemeinschaft der Eigenen » (GdE), fondée par Adolf Brand, qui publia à partir de 1896 la revue « Der Eigene », reconnue à partir de 1898 comme la première revue homosexuelle régulière au monde. Brand créa d’abord la GdE comme un cercle de lecture interne homosexuel. En août 1919, les membres apprirent que Jordan avait été élu au poste de deuxième président de la GdE.
Ce que l’on lisait dans la revue homosexuelle « Der Eigene » sur Jordan relevait tout d’abord de ses poèmes, comme celui publié sous le nom Max Katte, « Zeus und Ganymed » (« Der Eigene », 1903, numéro 4, p. 267-268). Particulièrement notable est le poème de Katte « Wenn Du » (« Der Eigene », 1905, numéro 2, p. 48-56), car il avait été mis en musique par Felix Lederer avec une impression de notation musicale. Avec les poèmes « Unbegreiflich » (« Der Eigene », 1919/1920, numéro 2, p. 3), « Sei gegrüßt » (« Der Eigene », 1919/1920, numéro 7, p. 3), « An Eros » (« Der Eigene », 1920, numéro 1, p. 12) et « Kußlieder » (« Der Eigene », 1920, numéro 13, p. 154), le pseudonyme de l’auteur est finalement dissous. Le seul poème « Wenn Du » reste formulé de manière neutre sur le genre, tous les autres expriment le désir de baiser et de tendresse envers des jeunes hommes, et le dernier comporte même des insinuations sexuelles. Jordan osa sans équivoque lever le voile sur son pseudonyme en publiant « Unbegreiflich » (publié le 29 novembre 1919), même si cela n’est pas clairement perçu comme une révélation homosexuelle ouverte, car il peut exister une distance entre l’auteur et le « moi » lyrique.

Il ne faut probablement pas croire que ce fut un hasard qu’il ait dissous son pseudonyme en 1919/1920. Peut-être se sentit-il encouragé, après la chute de l’Empire, par l’atmosphère plus libérale de la République de Weimar. Une autre condition était qu’il était retraité depuis 1908, car un dévoilement public aurait coûté sa fonction d’enseignant du secondaire.
Dans le « Eigene », on trouve aussi des références à plusieurs manifestations publiques de Jordan — telle qu’une lecture de sa pièce « Uebermenschen » le 5 février 1920 à Berlin (« Der Eigene », 1919/1920, numéro 9, p. 8). Cette pièce non publiée, sans doute influencée par l’idée nietzschéenne de « surhomme », raconte l’histoire d’un réformateur fictif de la Florence de la Renaissance qui « proclame la vraie doctrine de Jésus du nouvel homme » et qui échoue par traîtrise. Lors de sa conférence « Pourquoi et dans quelle mesure notre amour est légitime ? » le 12 février 1920 (« Der Eigene », 1919/1920, numéro 11, p. 8), la formule « notre amour » peut être interprétée comme un indice d’une prise de position publique en faveur de l’homosexualité. Dans les reportages éditoriaux de la GdE, dans la rubrique « De la lutte et de l’objectif », il est fréquemment signalé que Jordan, en collaboration entre les organisations homosexuelles WhK, GdE et Deutscher Freundschaftsverband, défendait les intérêts de la GdE et s’impliquait aussi dans une commission artistique (notamment « Der Eigene », 1920, numéro 1, p. 11).
Parallèles entre Karl Friedrich Jordan et Ernst Burchard
Il y a cinq jours, le 9 septembre, j’évoquais ici sur E-llico.com l’activiste homosexuel Ernst Burchard.

Entre Burchard (*1876) et Jordan (*1861), malgré une différence d’âge, les parallèles sont nombreuses. Tous deux activistes homosexuels œuvrant à Berlin et occupant des positions de lien entre le WhK et la GdE — deux organes du mouvement homosexuel qui, à certains moments, semblaient opposés —, tous deux ont donné de l’argent à la cause, rédigé des essais et des poèmes. Les poèmes des deux militants publiés dans « Der Eigene » ont été mentionnés dans les publications du WhK, et leur qualité littéraire explique que certains critiques les aient jugés moins remarquables, tout en reconnaissant la valeur des poèmes d’auteurs autres que les leurs. Jordan et Burchard appartenaient aux figures les plus connues des Obmänner du WhK, et aujourd’hui plus de cent noms sont retrouvés dans les archives (pour des informations détaillées, voir le site internet de la Magnus-Hirschfeld-Gesellschaft).

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Conclusion

La contribution la plus importante de Jordan semble aujourd’hui être son texte autobiographique « Aus dem Leben eines Homosexuellen ». Indépendamment de la manière dont on perçoit le degré de courage nécessaire pour exposer son orientation homosexuelle, le fait qu’il ait publié ce récit sous un pseudonyme permettait à beaucoup d’autres homosexuels de se reconnaître dans son expérience. Il offre une fonction essentielle des écrits autobiographiques ou des « écrits de confession » que d’autres genres de document ne peuvent pas réaliser.
En tant que figure clé de la jeune mouvance homosexuelle, Jordan a fortement marqué le mouvement durant les deux premières décennies du XXe siècle. Après 1920, il semble avoir été moins actif. Dans son essai « Der Sexualtrieb in der Pubertätszeit. Zum Problem des Alters der ‘geschlechtlichen Indifferenz’ » (dans : « Die Freundschaft », 1925, numéro 5, p. 83-84), on décèle l’intention de légitimer l’homosexualité de manière plus générale — point déjà évoqué dans un article précédent sur E-llico.com.
Le 14 septembre 1926, Jordan mourut, quelques jours avant son 65e anniversaire, des suites d’une maladie non précisée, et la mouvance perdit l’un de ses militants les plus actifs.

Élise Fournier