Le Vorwärts et l’homosexualité à l’époque nazie

4 octobre 2026

Les homosexuels et le « Vorwärts » à l’époque nazie
Avec la prise du pouvoir par les nazis en 1933, le mouvement homosexuel fut brutalement et durablement brisé. L’Institut für Sexualwissenschaft fut pillé. Les associations et organisations se dissoudèrent; les publications homosexuelles ne purent plus paraître. Les homosexuels furent désormais considérés comme des ennemis d’État et bon nombre d’entre eux furent assassinés dans des camps de concentration.
Le Comité exécutif du SPD dut s’exiler, toute la presse du parti fut interdite. En exil parut le quotidien du SPD — qui prit désormais le nom de « Neuer Vorwärts » — de juin 1933 à mai 1940, d’abord à Prague, puis, à partir de 1938, à Paris jusqu’à l’invasion allemande de la France. La couverture de l’homosexualité durant ces années était empreinte d’homophobie et marquée par la lutte contre les « nazis homosexuels » tels que Ernst Röhm.

La Vorgeschichte: Der schwule Nazi als stereotypes neues Feindbild
Depuis 1931, s’est imposé le stéréotype du « nazi homosexuel », en grande partie nourri par la politisation de l’homosexualité d’Ernst Röhm. Dans le but noble de combattre le fascisme, le « Vorwärts » s’attaquait désormais aussi aux fascistes homosexuels.
Depuis des décennies, le terme « troisième sexe » était dans les pages du « Vorwärts » une autosignature émancipatrice (par exemple le 14 janvier 1903). Désormais, le « Vorwärts » affirmait le titre « Troisième Reich et troisième sexe » (19 et 23 avril 1932), comme si ces deux notions appartenaient ensemble et étaient en quelque sorte interchangeables. Cette forme de dénigrement s’accompagnait aussi des interjections « Schwul-Heil! » au Landtag de Prusse (18 mars 1932).
Selon le « Neue Vorwärts », c’est « le Troisième Reich qui serait régi en très grande partie par des homosexuels ». En exemple éminent était évoqué Karl Ernst, client régulier d’« Eldorado », prétendu « établissement emblématique et quartier général de la SA homosexuelle ». Röhm aurait été épris de lui, ce qui aurait valu à Karl Ernst le surnom de « Frau Röhm » (« Neuer Vorwärts », 4 novembre 1934). De tels articles constituaient des dénigrements sexuels fondés sur l’homosexualité, que le « Neuer Vorwärts » publiait régulièrement. Ainsi, l’homme de 30 ans Heinrich Eichen y serait devenu, en tant que chef de la Hitlerjugend (HJ), celui qui « entraînait des garçons » vers l’homosexualité (« Neuer Vorwärts », 9 septembre 1935). Et lorsque le fonctionnaire nazi Hans Severus Ziegler devint président de la Schiller-Stiftung, la rédaction souligna: « Dans ses temps morts, il s’adonnait à des activités homosexuelles » (« Neuer Vorwärts », 24 novembre 1935). Comme le montrent les exemples du « Vorwärts » et du « Neue Vorwärts », ce stéréotype du nazi homosexuel était repris et développé autour des figures d’Ernst Röhm et des nazis éminents tels que Hanns Heinz Ewers, Edmund Heines, Karl Ernst et surtout Röhm.

Der schwule Nazi Hanns Heinz Ewers

Hanns Heinz Ewers, qui deviendra ultérieurement un auteur à succès, publia ses premiers textes dans la revue homosexuelle « Der Eigene ». Le « Vorwärts » en rendit compte en 1927: Ewers lisait ses œuvres sur invitation de l’Institut de sexologie (11 février 1927). Lorsqu’Ewers adhéra au NSDAP le 1er novembre 1931, la perception changea. Le « Vorwärts » écrivit alors sur ses publications sensationnalistes et sur sa situation de « nazi convaincu » (« strammer … Nazi ») (3 novembre 1931). Déjà lié à la parution de son roman Horst-Wessel en 1932, Ewers fut dorénavant qualifié de « Hitler-Barde », qui « entretenait une littérature torride, lascive et grossière » (« Neuer Vorwärts », 6 août 1933). Pour Ewers, comme « Hofpoet » de l’État hitlérien, les « questions au lit » (les pratiques les plus inconvenantes) furent « toujours son sujet favori » (« Neuer Vorwärts », 20 août 1933).

Der schwule Nazi Ernst Röhm
À partir du discours de Nouvel An d’Adolf Hitler du 1er janvier 1931, le « Vorwärts » lisait « la prophétie (à propos) que, durant l’année 1931, serait érigée une dictature nazie en Allemagne, avec Ernst Röhm » (1er janvier 1931). Cette interprétation n’est pas tirable du discours et ne paraît pas plausible compte tenu de la situation politique. Il est avéré qu’Ernst Röhm fut nommé chef d’état-major de la SA par Adolf Hitler le 5 janvier 1931. Cette nomination porta Röhm, dont l’homosexualité était largement connue, sous les projecteurs politiques et offrit aux adversaires de la NSDAP une arme d’attaque parfaite. Il existe un lien direct entre la nomination de Röhm et le début de la campagne de dénonciation.
À partir d’avril 1931, la dénonciation anti-homosexuelle fut reprise par des journaux sociaux-démocrates, communistes et bourgeois — dans l’intention noble de combattre le fascisme. Le point de départ fut la « Münchener Post » le 14 avril 1931; de nombreux autres titres suivirent. Le « Vorwärts » fit d’abord seulement une allusion à l’« affaire Röhm » (3 juin 1931), puis lança le grand article « Révélations de la Maison brune » (25 juin 1931). Il s’agissait surtout d’une réimpression de lettres que la « Münchener Post » avait publiées les jours précédents et qui « concernaient principalement les penchants homosexuels du cercle autour de Röhm ». Par la suite, d’innombrables contributions sur Röhm apparurent, composées d’articles, de blagues et de caricatures.

« Witzige » Texte über Röhm
Il est frappant de constater que bon nombre de contributions du « Vorwärts » sur Ernst Röhm avaient une tonalité humoristique. Cela incluait des poèmes de qualité parfois douteuse : « Deutschland wach auf und Hitler heil / Hoch Röhm und hoch das Hinterteil » (9 août 1931) ou « Nebenan hat Röhm sich sehr geziert / ‘Huch, ich bin ja noch nicht manikürt’ » (1er décembre 1932). Avec des jeux de mots, le nom de Röhm fut déformé dans des titres tels que « Das röhmische Prinzip » (7 mars 1932), « Röhm und die ’Römlinge’ » (13 mars 1932) et « Röhmisch, aber nicht katholisch » (« Neuer Vorwärts », 15 août 1937). D’autres jeux de mots et blagues suivirent, par exemple la question de savoir si Röhm, le « Chau et chaud », avait été mis au repos par Hitler (« kaltgestellt ») (18 novembre 1932). Les partisans de Röhm furent dépeints comme des « garçons en uniforme » et, dans une plaisanterie racontée, on attribua au dirigeant SA homosexuel la phrase suivante: « Nero a mis Rome en feu, moi, j’ai mis Röhm en feu » (« Neuer Vorwärts », 18 mars 1934; voir aussi « Neuer Vorwärts », 15 juillet 1934). L’humour portait essentiellement sur deux axes: d’une part la « féminisation » de Röhm et, d’autre part, l’analité. Il en va de même pour les caricatures publiées.

Caricaturen zu Ernst Röhm
La campagne de dénonciation sexuelle contre Röhm s’accompagnait aussi de caricatures, plus explicites que les articles éditoriaux. Elles couvraient une période allant de la défense initiale de Röhm par Hitler jusqu’à l’assassinat de Röhm en 1934. Dans le « Vorwärts », au moins six caricatures sur Röhm furent publiées avant 1933: « Hitler’s Falstaff-Garde » (21 février 1931), « Amor im Braunen Hause » (26 juin 1931), « Geschenk für Hitlers Stabschef » (9 mars 1932), « Rollkommando Heines » (14 mai 1932), « Röhm’s Mordsangst » (5 octobre 1932) et « Deutsches Lachkabinett » (6 octobre 1932). Pour une mise en contexte historique, je renvoie à mon article sur E-llico.com intitulé « Amor im Braunen Hause: Peut-on rire des caricatures de Röhm ? ». Je compare ces six caricatures du « Vorwärts » non seulement à celles d’autres journaux, mais aussi à des caricatures liées à l’affaire Eulenburg (1907-1909), ce qui met en évidence des continuités historiques. On retrouve notamment le motif de la « Parade par l’arrière », référence à l’analité. Ce motif fut repris dans l’une des caricatures les plus célèbres de Röhm dans le « Vorwärts », « Amor im Braunen Hause » (voir ci-dessus). Les continuités historiques démontrent clairement qu’une société met des décennies à apprendre quelque chose sur l’homosexualité.

Le « Röhm-Putsch », Edmund Heines et Karl Ernst
Ce qui fut qualifié par la direction nazie de « Röhm-Putsch », ce sont les événements lors desquels, sur ordre d’Hitler, des dirigeants de la SA, dont Röhm lui-même, furent assassinés. La propagande nazie justifia les meurtres en avançant l’allégation mensongère que la SA sous Röhm préparait un coup d’État. Dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 1934, Ernst Röhm et d’autres responsables de la direction de la SA, tels qu’Edmund Heines et Karl Ernst, furent tués sur ordre d’Hitler. Le « Neue Vorwärts » publia à ce sujet une Une: « Le sanglant traître d’Hitler ! ». Le journal insistait sur le fait que ces actes relevaient du « meurtre politique » et qu’il s’agissait d’un « massacre de masse bien préparé » accompli par les meurtriers « contre leurs propres camarades » (« Neuer Vorwärts », 8 juillet 1934, pp. 1, 2, 7).

Plusieurs années plus tard, le « Neue Vorwärts » revint sur ces événements dans deux articles. Il y fut affirmé que les trois « cochons » Röhm, Heines et Ernst ne se distinguaient pas des autres nazis (« Neuer Vorwärts », 30 août 1936). Tous trois auraient été connus comme homosexuels actifs pour plus de dix ans avant le 30 juin, et Hitler les aurait néanmoins choyés; il fit des fautifs des jardiniers (« Neuer Vorwärts », 6 juin 1937).

Resümee
Les national-socialistes avaient déjà longtemps empoisonné le climat social avant 1933. La couverture des homosexuels par le « Vorwärts » ne changea pas seulement en janvier 1933 avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler, ni en juin 1931 avec le début de la dénonciation de Röhm. Une couverture qui criminalisait exista déjà auparavant, parfois parallèlement au soutien à la revendication de l’abolition du § 175. Le changement à partir de 1930 fut que les éléments favorables aux homosexuels disparurent et que les éléments criminalisants persistaient et s’accrurent avec la campagne contre Röhm. Les homosexuels que le journal avait autrefois pris en grande partie sous sa protection ne semblaient plus être des victimes. Autrefois, il était question d’hommes du même âge qui avaient des relations sexuelles ou avaient été victimes d’extorsion – et qui étaient à ce titre victimes du § 175 ou d’extorqueurs. Avec cette couverture modifiée, les homosexuels n’étaient plus des victimes mais des prédateurs.
À travers cet article, qui s’attaque au stéréotype du « nazi homosexuel », il ne s’agit pas d’ignorer qu’il existait des « nazi homosexuels ». Ils furent bien réels, comme il y eut des homosexuels chez les communistes, les libéraux et les social-démocrates. Simplement, le stéréotype lui-même est problématique, car il présente l’homosexualité comme une cause présumée et comme un signe du fascisme, ce qu’elle n’est pas.

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Une phrase m’a fait réfléchir brièvement: selon la rédaction, Röhm était « connu non seulement pour être homosexuel (ceci serait privé), mais aussi pour avoir abusé d’adolescents » (« Neuer Vorwärts », 1er octobre 1933). L’âge des partenaires sexuels de Röhm est-il même connu ? La campagne de dénonciation visait-elle uniquement à protéger les jeunes dans une relation de dépendance ? Non, car la campagne était clairement une action politique et tactique destinée à affaiblir le NSDAP.
Le « Neue Vorwärts » condamna vivement l’assassinat de Röhm et d’autres responsables homosexuels de la SA en 1934 et critiqua le fait que le régime nazi eut recours au meurtre comme instrument de politique d’État. Mais il apparaît aussi que la position du journal était marquée par une aversion nette envers les victimes. Selon lui, des meurtriers brutaux avaient mis hors de combat leurs propres complices. La critique du fascisme et l’appel à des principes démocratiques constituent des mobiles nobles du journal. Imposer une attitude dédaigneuse envers toutes les personnes homosexuelles relève toutefois d’une vision homophobe.

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Les stéréotypes au-delà de l’histoire
Un passage m’a aussi amené à réfléchir: selon la rédaction, Röhm « était connu non seulement pour être homosexuel (ceci serait privé), mais aussi pour avoir abusé de jeunes » (« Neuer Vorwärts », 1er octobre 1933). L’âge des partenaires de Röhm n’est-il pas connu ? La dénonciation visait-elle uniquement à protéger des jeunes dans une relation de dépendance ? Non, car la campagne n’était pas orientée vers la protection des victimes, mais une action politique et tactique pour affaiblir le parti national-socialiste.

Le « Neue Vorwärts » condamnait vivement l’assassinat de Röhm et d’autres dirigeants homosexuels de la SA en 1934 et critiquait le recours à des meurtres comme instrument de politique d’État. Il est toutefois clair que l’attitude du journal était marquée par une répulsion envers les victimes : selon lui, des meurtriers brutaux avaient déporté leurs propres complices pour se couvrir. La critique du fascisme et l’appel à des principes démocratiques restent des motifs nobles du journal. Toutefois, critiquer ce qui était perçu comme une hostilité envers les homosexuels ne peut excuser l’angle homophobe pris par le « Vorwärts ».

Élise Fournier