Amour lesbien entre la guerre et l’obsession

4 octobre 2026

« Je voulais l’enlever. Je voulais la retenir dans une maison séparée, la cacher à tout le monde, la contempler seule et en secret et être sûr qu’elle n’appartiendrait plus à personne d’autre. Je n’avais même pas besoin de savoir si mes sentiments étaient réciproques. » C’est à partir de ce moment que la romance bascule dans une logique de possession, que le désir se transforme en fantasme de violence: l’historiographe souhaite faire de l’amante sa propriété — au besoin sans que celle-ci partage nécessairement les mêmes sentiments. L’amour ne serait ici ni évasion ni réconciliation, mais une obsession avec une revendication de propriété dangereuse.

“Butter Me Up! Lull mich ein!” (lien affilié Amazon) est le premier ouvrage en prose de la poétesse ukrainienne Liliia Zhernov, qui a exercé comme juriste internationale. Elle vit à Zurich et travaille comme assistante de mise en scène et comme responsable des relations publiques pour un collectif théâtral. Dans son livre, deux guerres se superposent: la guerre en Ukraine et la guerre qui se joue au cœur même de la narratrice sans nom. Bombes, mort et dévastation de la patrie côtoient une dévastation émotionnelle privée: le privé n’est pas séparé du politique, mais sans cesse hanté par lui.

L’amour n’est pas idéalisé ni romantique, mais inscrit dans le corps comme douleur. Le cœur, les os, la peau et les veines deviennent des archives de la mémoire: « Depuis que tu es parti, je ne vois mon cœur que rarement / Mes os et mes veines / se transforment en aiguilles acérées. » Le corps lui-même refuse l’oubli. Du point de vue stylistique, le livre navigue entre prose, lettre, poème et mémoire. Cette fragmentation n’est pas une simple interrogation esthétique: elle reflète l’état même de la narratrice. Une histoire d’amour cohérente n’est plus possible; il ne reste que des images, des phrases, des odeurs et des traces corporelles.

L’amour est déjà détruit

Le véritable élan tragique, c’est que l’amour est déjà détruit. Le texte ne se ménage pas d’une phase insouciante et hautement romantique du vivre ensemble; même les souvenirs les plus tendres portent d’ores et déjà la marque de leur perte future. On a ainsi moins affaire à une histoire d’amour qu’à un travail de deuil rétrospectif — la reconstruction de quelque chose qui n’a peut-être jamais eu l’opportunité d’exister sans entraves: « Je ne m’autorisera jamais… » devient la phrase paradigmatique du livre, dont le sens oscille entre désir, interdit, nostalgie et perte. L’amour apparaît dès le départ comme quelque chose que la narratrice ne peut réellement s’autoriser. Le désir porte déjà son propre interdit en lui.

Pourtant, c’est précisément cela qui empêche, à titre personnel, que je parvienne à établir un accès émotionnel à cet amour lesbien. La relation est tellement enchevâtrée dans la perte, la douleur, la dépendance, l’interdit et l’obession que j’ai du mal à la percevoir comme quelque chose de léger, mutuel, épanouissant et « naturel ». Dans ce livre, il manque la vision d’un amour lesbien qui n’aurait pas déjà été blessé. Ce qui subsiste est un amour qui se raconte surtout comme perte.

Écrire comme mémoire et anesthésie
Le titre — en allemand, l’impératif pour « endormir » — désigne aussi la fonction de l’écriture. Les textes maintiennent la bien-aimée artificiellement vivante — et anesthésient en même temps la narratrice. Écrire est mémoire et anesthésie; demande d’amour et auto-apaisement. La narratrice ne cherche pas nécessairement à être guérie, mais à pouvoir continuer à rêver en mémoire de l’amante. Cet aspect est particulièrement saillant dans la métaphore de la « boisson amoureuse » : même là où il faudrait se taire, souffrir et appeler au secours, elle continue d’écrire. L’écriture devient drogue, autodestruction et, en même temps, le dernier moyen de parler à l’amante.

La bien-aimée nommée reçoit peu de chances de devenir une figure pleinement constituée. Elle apparaît comme quelque chose d’incompréhensible, composé de fragments: lettres, bribes de mémoire, odeurs, corps, espaces et rythmes. « Elle » demeure systématiquement « elle » — tandis que la narratrice se réfère à elle comme « la douleur ». Dans cette asymétrie linguistique réside déjà l’ensemble de l’obsession: l’une devient l’objet inatteignable, l’autre sa propre blessure. Même la relation hétérosexuelle avec des enfants n’efface pas cet amour. La vie commune avec un homme se présente comme une coexistence, « après de nombreuses années de nos vies, passées ensemble et pourtant séparément ».

On lit cette histoire d’amour sans innocence

À plusieurs reprises, la narratrice casse le quatrième mur. Elle s’adresse directement aux lecteurs et lectrices, les mêle à l’intrigue, les rend complices et leur prête une curiosité voyeuriste pour la lecture de son histoire intime. On ne lit pas cette histoire d’amour innocemment: le livre conduit ses lecteurs dans l’obsession et les transforme ainsi eux-mêmes en partie de son désir. De là naît une boucle autofictionnelle: la narratrice écrit elle-même des poèmes sur son amante, et la question de qui raconte qui devient une composante du texte. « Dis simplement : “Elle — c’est moi.” » Les frontières entre l’auteure, la narratrice et l’objet d’amour s’effritent volontairement. L’amante est à la fois personnage, souvenir, matériel littéraire et surface de projection.

Sur le plan formel, « Butter Me Up! Lull mich ein! » reste une édition remarquablement épurée et bilingue: environ 80 pages par langue, allemand et russe. Le fait que le traducteur Daniel Henseler soit nommé en couverture de manière proéminente rend le travail de traduction particulièrement visible. À 24 euros pour un volume aussi mince, se pose toutefois la question de la valeur matérielle de l’ouvrage — d’autant plus que la matérialité même du livre est plutôt discrète.

Infos sur le livre
Liliia Zhernov: roman. Butter Me Up! Lull mich ein! Aus dem Russischen von Daniel Henseler. 164 pages. zeitkind Verlag. Meilen 2026. Relié: 24 € (ISBN 978-3-907724-13-2). E-Book: 12,99 €
Élise Fournier