« Pourquoi s’accroche-t-il à un idéal inatteignable, pourquoi suppose-t-il qu’un moi isolé serait incomplet, seul dans le « nous » la vie vaudrait-elle la peine ? » Cette question vibre comme un pouls discret et perçant au cœur de « Peurs infondées ». (Amazon-Affiliate-Link ) Christian a 30 ans, est queer, célibataire, vit dans une petite ville de Saxe — et tient à y rester exactement. Il exerce comme coach sportif, est large d’épaules, son allure est admirée pour son esthétique, et pourtant il est intérieurement fragile. Amoureux de Nikolas, qui préfère s’occuper des chiens du refuge plutôt que de chercher des rencontres — notamment des rencontres queer —. De cette tension naît chez Christian une pensée amère, entachée d’ironie, qui en dit long sur son rapport au monde: « En réalité, il faudrait les déprogrammer, les attentes vis-à-vis du grand amour. »
Res Sigusch se rapproche dans ce roman de la psyché d’un homme qui souffre d’anxiété et d’insomnie, sans le pathologiser ni le dramatiser. Le repli de Christian se fait insidieusement: il se déclare malade, se coupe du monde, devient de plus en plus inatteignable pour son entourage. Le texte reste longtemps resserré autour de lui, jusqu’à ce qu’après un premier grand chapitre il change de perspective et rende visible l’étoffe des personnes qui l’entourent. Tout à coup, nous voyons Christian à travers les yeux des autres: la mère intrusive et bienveillante Kerstin, le père émotionnellement absent Peter qui se sent étranger à son mariage et tente prudemment d’établir une proximité avec son fils, l’équipe du studio de fitness — Jule, Arian et le Chef Kai — ainsi que des rencontres éphémères et intimes comme celle avec Leo, homme trans. Même la voix de la permanence téléphonique et la médecin qui finit par lui prescrire des médicaments trouvent leur place. Cette structure polyphonique démontre que la peur n’est pas un état isolé, mais quelque chose qui modifie les relations, les déplace, les surcharge.
Eigentümliche Anonymität des Protagonisten
Exactly pour cette raison, il est presque douloureux que le retour à Christian lui-même à la fin reste relativement bref. Le roman aurait pu encore approfondir son monde intérieur sans faire des états d’angoisse un ressort narratif. La prescription de Tavor — rapide à agir, rapidement dépendant — demeure davantage une mise en place qu’un conflit. Il demeure parfois un anonymat singulier du protagoniste. Mais c’est précisément là, dans cette ambiguïté, que réside une injonction volontaire envers le lecteur et la lectrice: on est projeté dans la position des personnes autour de lui et confronté à sa propre responsabilité. Comment réagirais-je? Quand est-ce que j’interviens? Quand est-ce que je me retire?
Le titre offre une clé importante pour comprendre. Sigusch distingue entre peurs fondées et peurs infondées: les premières émergent d’une menace concrète, les secondes proviennent de souvenirs de situations passées où la peur a déjà été éprouvée. L’essentiel, c’est que ces peurs « infondées » ne soient pas dénigrées. Elles sont réelles, même si leur déclencheur n’est pas visible — un raisonnement politiquement et psychologiquement intelligent.
Auto-défense dans le club de sport
Particulièrement frappant est le roman lorsqu’il met en lumière la dimension performative de la masculinité et du travail du corps. La salle de sport devient une scène: « Les disques sont placés ostensiblement sur les barres, 25, 50, 60, 80 kilos — je suis si impressionnant, les haltères retentissent au sol, je suis si fort, il n’y a pas de rangement, je suis épuisé. » L’entraînement apparaît ici comme un rituel d’affirmation de soi, une tentative de reprendre le contrôle sur un corps qui obéit déjà de moins en moins intérieurement.
On aurait aimé que la dimension politique de cette auto-défense soit plus nettement tracée. Des menaces d’extrême droite se profilent, mais restent voilées. L’évocation de l’AfD aurait pu être nommée — justement parce qu’elle restreint concrètement la réalité vécue par les personnes queer en Saxe et que les peurs de Christian se répercutent socialement.
Néanmoins — ou peut-être justement pour cela — « Peurs infondées » déploie une force particulière. Le style clair et accessible lui permet d’emporter le lecteur sans jamais tomber dans la banalité. Surtout, il fait du queer une existence non pas comme un phénomène urbain et mondialisé, mais comme quelque chose situé en Saxe. Le roman n’illustre pas une promesse naïve, il propose autre chose de plus résistant: l’enracinement d’une utopie queer là où elle est trop souvent oubliée.
Res Sigusch: Peurs infondées. Roman. 240 pages. Berlin Verlag. Berlin 2026. Relié: 24 € (ISBN 978-3-8270-1531-0). Livre électronique: 23,99 €
