La visibilité queer dans l’art est, à mes yeux, en plein essor. À peine une exposition visitée et cochée, voilà que l’invitation pour la suivante arrive à la porte. Je ne peux le commenter autrement que par ce fameux ajout: et c’est aussi bien ainsi. Et encore mieux — au-delà même de l’existence d’une forte conjoncture queer dans le monde de l’art — ce que nous offrent les galeries et les musées est, en lui-même, fascinant. Car la diversité que nous vivons y est littéralement traduite en une forme esthétique et, pour ainsi dire, en potentiel.
Étonnamment fascinant aussi que nous nous plongeons sans cesse dans des mondes littéralement inédits. Tout juste, c’était Gabriele Stötzer avec son art queer-féministe de franchissement des limites et d’une esthétique subversive sous des conditions de dictature; aujourd’hui, ce sont les œuvres photographiques de Walter Schels présentées au lieu d’exposition C/O Berlin, juste à côté de la gare Zool.
Fierté et assurance des jeunes trans
Je dois toutefois corriger quelque chose: Schels n’est pas réellement un photographe queer, sauf qu’il aime naviguer dans des zones esthétiques frontière et qu’il se montre enclin à l’expérimentation, afin, par exemple, de créer, par la photographie en noir et blanc, des univers d’images auratiques dont le contenu est souvent aussi radical que provocateur.
Mais l’un de ses innombrables thèmes fut les transitions des jeunes trans, qu’il a suivies au fil des années pour les photographier, afin de rendre tangible le phénomène de la transition et de le rendre compréhensible comme évidence. Les photos (et à cela s’ajoute dans l’exposition un film d’entretien) contredisent ces idées reçues sur les jeunes « en danger ». Ces clichés, qui portent la fierté et l’assurance, font désormais partie de la grande rétrospective, composée de 300 œuvres couvrant toutes les périodes de vie et de création, et ils disposent d’une pièce entière qui leur est dédiée.
De décorateur à photographe
Aujourd’hui âgé de 90 ans, Schels est né à Landshut et a commencé sa carrière comme décorateur. Il a parcouru le monde et décoré des vitrines, notamment à Barcelone et à Toronto. Arrivé à New York, il s’est tourné vers la photographie, qui demeure depuis lors son médium. Depuis les années 1970, il a pratiquement exploré tous les genres et tous les sujets. Ce qui fait naître une question: manque-t-il quelque chose ?
Pour rester un instant sur les jeunes trans avant de parcourir l’exposition, l’an dernier est paru, sous le titre « trans* – Don’t judge my journey » chez le Gabriel Verlag (Thieneman), un ouvrage dirigé par la journaliste Beate Lakotta. Il réunit ces magnifiques portraits de Walter Schels, dont une sélection est désormais visible dans l’exposition. Au total, 21 personnes y témoignent de leurs biographies trans et démontrent avec assurance l’autonomie du genre chez les jeunes, sans exclure le phénomène de la détransition et sans s’abriter derrière des clichés transphobes.
Portraits de personnes et d’animaux
La visite commence par la photographie de rue new-yorkaise des années 1970. Bien que Susan Sontag ait affirmé qu’il n’existe pas de photo définitive, force est de constater que les clichés réussis portent une certaine impression de perfection. Les trois New-Yorkaises, légèrement vieillies, enveloppées dans des fourrures et plongées dans une conversation, ne donnent aucun doute: c’est là une image qui se suffit à elle-même par sa singularité.
Schels a photographié des célébrités tels qu’Andy Warhol, Joseph Beuys et le Dalaï‑Lama et a aussi produit des portraits d’animaux tout aussi captivants et pleins de caractère. Et lorsque l’on affirme que ces portraits manquent de mimique parce que le sourire aurait été effacé, c’est une erreur. Il n’existe pas d’expression réellement neutre: ne pas en afficher une suppose, en réalité, un travail mimique particulier.
Goulottes d’égout et fleurs fanées
Ses séries de portraits comprennent aussi des individus photographiés pendant qu’on les photographie. Une autre série montre les visages de personnes malvoyantes, et une autre encore a été réalisée dans des hospices. Des personnes qui n’avaient plus longtemps à vivre ont donné l’autorisation d’être photographiées après leur mort. Un visiteur a commenté, à mes côtés, que les visages morts semblaient peut-être plus beaux; sans doute, car tout le poids qui pesait sur eux était désormais levé.

Tout ceci fait aussi partie de la rétrospective. Mais on y trouve également un face-à-face entre l’âge et l’espèce: du visage d’un bébé de dix mois à celui d’une femme âgée de cent ans, puis à un visage de chimpanzé (sans indication d’âge). L’histoire de l’humanité se raconte en trois images, pour ainsi dire, et il reste encore tant à découvrir dans cette exposition — y compris des détails banals comme une série sur les bouches d’égout, sans oublier de magnifiques clichés de fleurs fanées, symboles d’une vie qui se métamorphose sans cesse.
À propos: le titre singulier de la rétrospective « Walter Schels 16° Fische » désigne l’anniversaire du photographe, le 8 mars, et fait référence à la position du signe des Poissons par rapport au Soleil. Pour ceux qui ne connaissent pas l’astrologie, cela n’est pas indispensable: on peut être ébloui par l’univers photographique sans s’appuyer sur ces codes astrologiques.