Chants bibliques et corps de rugby trempés

31 mai 2026

Cal porte le combiné à son oreille, la pluie frappe les vitres de la cabine téléphonique, et le garçon chante des psaumes avec son père. Son estomac grogne et il sent encore le canapé dans le dos, sur lequel il a encore une fois dormi chez des amis. Pendant que la voix austère de son père grésille du foyer, Cal tente de ne pas fixer trop longtemps les joueurs de rugby mouillés sur le terrain devant la cabine téléphonique.

Dans le nouveau roman de Douglas Stuart, « John of John » (lien affilié Amazon), qui vient de paraître chez Hanser Berlin, règne une ambiance inquiétante, presque mystique, où tout semble se dérouler en même temps: corps et foi, désir et honte, intimité et interdit. Des chants tirés de la Bible et des corps de rugbymen dégoulinants de pluie. Enveloppé dans des scènes touchantes comme ce moment dans la cabine téléphonique qui ouvre le livre, l’auteur tisse ses thèmes de manière si serrée que l’on a du mal à poser ce pavé — 560 pages tout de même !

Un travail qui s’inscrit dans le corps

« John of John » est un roman qui ne cherche pas à filmer ses personnages à outrance sur le plan psychologique, mais qui les fait agir — au sens littéral. Tisser, abattre, nettoyer. Après que le jeune Cal a fui l’étroitesse presbytérienne de son foyer parental pour Édimbourg, il doit au début du livre admettre plus qu’il ne le souhaite sa défaite et revient sans domicile ni ressources. Vers les Hébrides, îles austères qui bordent la côte nord-ouest de l’Écosse. Pour y mettre les mains dans le travail rude et participer à l’effort.

Le travail confère à « John of John » sa cohérence. Il forge les corps, les relations et aussi le langage. Lorsque les mains se déchirent sur le fil, lorsque Cal reste tard au métier à tisser et convertit les mètres en argent.

Douglas Stuart est un conteur doué. Les scènes qu’il écrit s’impriment durablement dans l’esprit. Le trajet à travers le Minch, cette passe écossaise, par exemple. Mouillé, vacillant, avec un protagoniste qui retourne à une vie qu’il ne veut pas, une vie que le monde semble vouloir refouler. La rencontre avec Doll au quai, qui passe d’une vieille familiarité à une froide blessure.

Amour pour la rudesse

Même le roman précédent de l’auteur, « Young Mungo » (2023), se caractérisait par une délicatesse merveilleuse dans le traitement des personnages. Douglas Stuart pousse ses personnages sur des chemins lourds et parfois difficiles à supporter. La proximité avec laquelle il les suit, raconte leur destin, est d’un côté impitoyable. Mais de l’autre, elle est empreinte d’une grande tendresse. Souvent, cruauté et tendresse coexistent tout près l’une de l’autre.

Contrairement au dernier roman, « John of John » est toutefois plus concentré et plus dépouillé. L’isolement des Hébrides écossaises avec leurs paysages orageux devient un système d’enfermement et de malaise pour l’âme queer de Cal, qui pourtant voulait s’ouvrir au monde.

De retour au pays, il se retrouve déchiré entre classe, religion et queerness. La pauvreté est ici à la fois économique et sociale: chacun connaît tout le monde, tout le monde observe tout le monde. La religion est à la fois consolation et discipline: elle structure le temps, le corps et le langage. Et la queerness est un état de conflit permanent. On ne peut pas le vivre sans mettre en danger tout le reste. Cal ne peut pas se révéler à son père, strictement religieux.

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La queerness comme état de conflit permanent
« John of John » est raconté avec précision. Par exemple lorsque Cal ne parle pas de son premier contact homosexuel alors que son père lit la Bible. Tous les dialogues qui ne s’expriment pas parce qu’ils ne peuvent pas s’exprimer résonnent néanmoins. Qui peut parler, de quoi peut-on parler, comment parler, devient une question de pouvoir en soi. Le gaélique, langue intime mais contrôlante du père. L’anglais comme distance et comme envol.

La traduction allemande de Sophie Zeitz, qui avait déjà traduit « Young Mungo », porte loin dans le texte. La bodilyness, la dureté, le rythme des dialogues se traduisent bien. Particulièrement les passages alternant gaélique et anglais sont marqués de manière judicieuse, sans paraître artificiels. Malheureusement, le titre n’a pas été traduit. « John of John » n’est finalement pas auto-explicatif. On entend ici la formule généalogique — « John, fils de John », l’identité se définissant surtout par l’origine. Cal n’est qu’un maillon de la chaîne de ses ancêtres. La vie continue sans cesse; une renaissance serait comme briser la chaîne. Il aurait été souhaitable que l’auteur tente au moins de faire passer cette signification en allemand.

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Une retour dans le passé

Et peut-être se situe ici aussi le point où « John of John » peut être critiqué, même à petite dose. Autant ce roman est puissant, captivant, et construit un monde écossais humide et brutal avec une certaine constance, autant il s’inscrit dans un retour. Comme le retour de Cal dans sa patrie, le roman revient à une époque antérieure, à une structure prémoderne, à un monde dépourvu du temps numérique, sans les dispersions et les ruptures du présent.
Bien sûr, cela fait partie du concept, mais au moins, discrètement, se pose la question de ce que cache ce ton nostalgique du passé. Car même si le champ thématique de « John of John » a des points de contact avec l’époque contemporaine, le livre n’est pas un roman de l’actualité brûlante. Et peut-être est-ce justement cela qui lui confère son attrait: revenir dans des espaces où tout est plus dense, plus dur, plus immédiat. Plaisir d’une compréhension plus nette et de conflits plus clairs. Une forme d’échappement à l’actualité qui se donne des allures de gravité.

Infos sur le livre
Douglas Stuart: John of John. Roman. Traduit de l’anglais par Sophie Zeitz. 560 pages. Hanser Berlin. Berlin 2025. Edition reliée: 26 € (ISBN 978-3-446-28582-8). E-book: 19,99 €

Élise Fournier