Cinéma queer : travestissement, résistance et solidarité

15 mai 2026

Ceux et celles pour qui le paysage cinématographique et médiatique non hétéronormatif compte quelque chose devraient désormais prêter attention. Dès aujourd’hui et jusqu’au 13 septembre 2026, la Deutsche Kinemathek, à Berlin, dans ses locaux situés près de la station de métro Stadtmitte, présente la magnifique exposition « Inventing Queer Cinema », qui éclaire non seulement l’histoire du cinéma queer germanophone mais aussi celle du cinéma queer à l’échelle internationale.

Dans une halle, on découvre des images iconiques grand format, accompagnées de citations et d’extraits issus de films célèbres et d’autres moins connus. Une autre installation met en regard une frise chronologique qui va des années 1910 jusqu’à l’époque contemporaine. Il ne s’agit pas d’aligner une narration linéaire de l’histoire du cinéma et de la télévision queer, mais plutôt d’inviter à des associations libres et à mettre en lumière des résonances croisées.

Premier baiser lesbien en 1930

L’histoire du cinéma queer remonte à plus d’un siècle. À ses débuts, le travestissement est souvent utilisé comme ressort narratif, comme dans le film « Aus eines Mannes Mädchenzeit » (D, 1913/14), où un homme se déguise en femme et travaille comme femme de chambre. Dans « Marocco » (États-Unis, 1930) avec Marlene Dietrich, on peut observer le premier baiser lesbien au cinéma. Une grande fresque multimédia est consacrée au réalisateur homosexuel Rosa von Praunheim, récemment décédé. Son film « Nicht der Homosexuelle ist pervers, sondern die Situation in der lebt » (D, 1971), qui fit ses débuts à la Berlinale et connut une diffusion nationale, donna lieu à la création de groupes d’émancipation homosexuelle à travers toute l’Allemagne de l’Ouest. Cette mise en accusation cinématographique marqua le tournant pour Rosa von Praunheim, qui réalisa ensuite plus de 150 courts et longs métrages.

Queer cinema entre visibilité et censure

Autrefois, les premiers films queer comme « Anders als die Anderen » (D, 1919) de Richard Oswald, avec la participation de Magnus Hirschfeld, se déroulaient surtout en intérieur, alors que des œuvres plus récentes comme « Brokeback Mountain » (États-Unis, 2005) d’Ang Lee emmènent l’histoire d’amour entre hommes dans des espaces naturels et vastes. Avec « Brokeback Mountain », ce récit amoureux gay devient un succès international et remporte trois Oscars. Le film fut interdit en Chine, en Iran, en Malaisie, au Pakistan et dans plusieurs États arabes — rappel que la censure demeure une réalité, même lorsqu’une œuvre parvient à toucher un large public.
Par ailleurs, Tom Hanks fut couronné d’un Oscar en 1993 pour « Philadelphia », saluant son courage d’endosser un rôle gay. À cette époque, le mouvement prend de l’ampleur et le terme « New Queer Cinema » s’impose sur les festivals internationaux et dans la critique cinématographique. Les stars de prestige de l’époque devaient encore craindre pour leur réputation et faire face à une pénurie de rôles. Aujourd’hui, une icône du grand écran comme Paul Mescal peut naviguer sans gêne entre différentes sexualités. Connu pour la série « Normal People » (Irlande, 2020), il se glisse avec aisance dans des rôles queer, par exemple dans « All of Us Strangers » (Royaume‑Uni, 2024) ou plus récemment « The History of Sound » (États‑Unis, 2026). Une progression remarquable.

Direct lien | Trailer de l’exposition
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« Histoire de résistance, de solidarité et d’innovation »
Depuis 2020, les films queer allemands d’une nouvelle génération, majoritairement ambientés en milieu urbain, circulent sur les festivals et atteignent un large public. Des titres comme « Drifter » (D, 2023), « Futur Drei » (D, 2020), « Neubau » (D, 2020) et « Kokon » (D, 2020) décrivent ainsi une sensibilité queer résolument moderne et inventive.
« Inventing Queer Cinema » raconte une histoire de résistance, de solidarité et d’innovation qui s’étend jusqu’à aujourd’hui, souligne avec justesse l’annonce de la Deutsche Kinemathek. Cette exposition à voir absolument invite à poursuivre cette réflexion et à redécouvrir sans cesse le cinéma queer sous de nouvelles facettes. Accompagnant l’exposition, un programme cinématographique au Studiokino présente des œuvres marquantes telles que « Bent » (1997) ou « The Celluloid Closet » (1995) dans le cadre de « Inventing Queer Cinema ».
L’exposition « Inventing Queer Cinema » est proposée du 7 mai au 13 septembre 2026 sur le nouveau site de la Deutsche Kinemathek, au Berliner E-Werk (Mauerstraße 79). Elle est ouverte du jeudi au dimanche, de 10 h à 18 h.

Élise Fournier