Comment l’Antiquité aurait dû légitimer l’homosexualité

15 février 2026

Le juriste diplômé Dr. Otto Kiefer (1876-1955) exerça brièvement la profession d’avocat, car, après un procès pour diffusion d’ouvrages obscènes, il dut quitter le poste de Référendaire. Par la suite, il gagna sa vie péniblement grâce à des traductions et à des cours particuliers, et il enseigna, de 1918 à 1935, au lycée d’Odenwald, où il enseignait le grec, le latin et l’histoire. Son œuvre la plus marquante resta son livre « Die Bedeutung der Jünglingsliebe » (1922).

Otto Kiefer fit partie du premier mouvement homosexuel, qui tirait essentiellement ses forces de deux pôles militants et de leurs associations au début du XXe siècle. D’une part, Magnus Hirschfeld, qui, avec d’autres, fonda le Wissenschaftlich-humanitäres Komitee (WhK) et lança la revue homosexuelle « Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen ». D’autre part, Adolf Brand, qui, avec d’autres, dont Otto Kiefer, contribua à la fondation de la « Gemeinschaft der Eigenen » (GdE) et publia la magazine « Der Eigene ». Avec ces deux ailes du mouvement homosexuel, Otto Kiefer collabora et publia dans les deux titres.

Kiefers Veröffentlichungen im « Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen »

Le Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen mentionnait fréquemment Otto Kiefer, notamment à travers ses critiques bienveillantes du Jahrbuch dans les « Sozialistischen Monatsheften » (1903, p. 1150-1151) et dans « Der Mensch » (1904, p. 642). Toutefois, ses articles publiés dans le Jahrbuch constituent le cœur de son œuvre: « Platos Stellung zur Homosexualität » (1905, p. 107-126), « Hadrian und Antinous » (1906, p. 565-582) et « Sokrates und die Homosexualität » (JfsZ. 1908, p. S. 197-212, non en ligne). Ils forment une défense exigeante de l’amour masculin chez l’antiquité et, par ricochet, une défense de l’homosexualité au XXe siècle.

Kiefers Veröffentlichungen im « Eigenen »

Adolf Brand fonda avec douze autres hommes le 1er mai 1903 la « Gemeinschaft der Eigenen » (GdE), qui subsista au moins jusqu’en 1932. En tant que cercle de lecture interne, elle servait probablement aussi à se prémunir contre les poursuites judiciaires. Selon des statuts publiés en 1925, les membres fondateurs comprenaient les activistes connus Benedict Friedlaender et Wilhelm Jansen. Figurant aussi parmi eux était « Dr. Reiffegg », un pseudonyme utilisé par Otto Kiefer pour la GdE et pour son livre « Der schöne Jüngling in der bildenden Kunst aller Zeiten » (1903).
Par ailleurs, Otto Kiefer publia dans « Der Eigene » plusieurs textes traitant principalement de culture antique et de beauté masculine. On compte notamment: « Der schöne Jüngling in der Bildenden Kunst aller Zeiten » en quatre volets (4e Jg. : numéro 1, p. 13-26; numéro 2, p. 103-114, numéro 3, p. 173-181 et numéro 4, p. 244-254. Les numéros 1-3 ne sont pas disponibles en ligne), « Ein Opfertod. Dramatische Skizze in einem Akt » (5e Jg., numéro 1, p. 19-22), « Der Ganymedesmythos und die bildende Kunst der Antike » (1906. Jahresband, p. 95-100) et « Nietzsche und der Eros » (13e Jg., numéro 5, p. 129-141).

Kiefers Veröffentlichungen über die Jünglingsliebe
Sa collaboration avec les deux ailes du mouvement homosexuel se manifeste également à travers son œuvre émancipatrice la plus importante. On peut parler de trois publications étroitement liées: publiée par l’éditeur Max Spohr (1902), Kiefer, sous le pseudonyme Dr. Reiffegg, écrivit « Die Bedeutung der Jünglingsliebe für unsere Zeit ». La critique dans le Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen (1903, p. 1012-1015) est plutôt positive et montre que l’homosexualité masculine dans l’Antiquité et l’homosexualité contemporaine étaient envisagées ensemble: « Cette petite œuvre, emplie d’un idéal chaleureux, espère à juste titre que le changement dans l’évaluation de l’homosexualité apportera des conséquences favorables au bien général. L’auteur nourrit sans doute des espoirs quelque peu optimistes, mais les grands idéaux et des buts élevés ne constituent en soi pas un mal. » L’homosexualité n’est « pas un amour supérieur, meilleur », ce que l’auteur « ne cherche probablement pas à prétendre ».
Sous son nom véritable, Kiefer publia plus tard « Der schöne Jüngling in der bildenden Kunst aller Zeiten », une œuvre publiée deux fois: d’abord sous forme de quatre parties dans la revue homosexuelle d’Adolf Brand, Der Eigene (1903, cf. ci-dessus). Elle devint surtout célèbre lorsque, en 1922, elle parut en livre autonome chez le même éditeur Brand. Si le texte fut apparemment repris mot pour mot, les illustrations en 1922 furent beaucoup plus nombreuses et plus explicites. Le livre de 1922 associe des illustrations séduisantes à un texte érudit, et il fut sans doute acheté en partie pour ses images érotiques.

Griechische Liebeslyrik (1906, 1912)
Entre 1904 et 1920, Kiefer translate et publia à plusieurs reprises des textes antiques sans manifester visiblement un intérêt pour l’homosexualité. On compte parmi eux des traductions des « Hirtengeschichten » de Longus (1904), les « Ennéades » de Plotin (1905), les « Mémoires de Socrate » d’Xénophon (1906) et diverses œuvres de Platon (1908/1912/1925).

Cependant, les choses prirent une tournure différente lorsque Kiefer publia chez Piper les « Liebesgedichte aus der Griechischen Anthologie » (1906), qui connut une réédition avec le double d’illustrations sous le titre « Griechische Liebesgedichte » (1906/1912). Dans son introduction (1906: pp. XVII-XXI; 1912: pp. XIV-XVI), Kiefer défenda l’amour des garçons dans l’antiquité et expliqua avoir aussi puisé dans « Lieblingminne et Freundesliebe in der Weltliteratur » — c’est-à-dire dans la première anthologie homosexuelle de l’histoire mondiale.

Dans deux critiques du Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen, la seconde édition de cette anthologie fut saluée positivement: Kiefer « ne tente pas comme d’autres de dissimuler l’homosexualité des poèmes antiques ou de l’effacer », mais « apporte courageusement de nombreuses chansons d’amour qui chantent le jeune homme » (1919: p. 72-73; cf. 1914: p. 70-71). Dans les deux critiques, on fait aussi référence à une review du Berliner Tageblatt, qui fut plutôt négative en 1914 et plus positive en 1919. Cette revue de Sigmar Mehring, intitulée « Die Liebeslyrik der Antike » (In: Berliner Tageblatt, 19 mars 1913, édition du matin, p. 17), laisse en effet place aux deux lectures: « Nous pouvons nous délecter de la poésie amoureuse spirituelle et passionnée de la Grèce sans partager ses opinions morales ». Le « jeune ami » est louangé pour ses charmes intellectuels et physiques, et la relation du poète avec les jeunes hommes prend des formes qui nous paraissent risibles et parodiques lorsque nous les observons par distanciation. Mais surtout, il s’agit de la poésie amoureuse envers des femmes, qui nous touche davantage par ses émotions.

Die Veröffentlichungen unter weiteren Pseudonymen
Jusqu’à présent, je n’ai évoqué que les textes publiés par Otto Kiefer sous son nom ou sous le pseudonyme « Dr Reiffegg ». Il convient toutefois de mentionner des publications sous d’autres pseudonymes tels que « O. K. », « Pugnator », « Sokrates » et « Dr. OKA ».
Dans « Der Eigene » (9e Jg. 1920-1921), figurent des textes de « Sokrates »: « Bücher und Menschen » (pp. 62-63) et « Winteridyll » (pp. 119-120). On y trouve également le texte « Ein Erlebnis von Dr. OKA » (pp. 156-157) rédigé par un éducateur homosexuel. Selon la chercheuse Marita Keilson-Lauritz, qui étudie « Die Geschichte der eigenen Geschichte » (1997, pp. 327-328), il s’agit fort probablement d’Otto Kiefer, en raison des initiales compatibles et parce que Kiefer avait publié auparavant trois livres similaires sur la discipline et la punition: « Die körperliche Züchtigung bei der Kindererziehung » (1904), « Zur Frage der körperlichen Züchtigung bei Kindern. Studien für prakt. Erzieher » (1907) et « Die Prügelstrafe in der Erziehung » (1908).

Au sein du Max Spohr-Verlag — alors la maison d’édition maison et officielle de la jeune mouvance homosexuelle — apparut sous le pseudonyme « Pugnator » l’ouvrage « Triumph der Liebe. Aus den Papieren eines Geächteten » (1902). Dans le « Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen » (1903, p. 1084-1086) fut publié une recension qui, peut-être inutilement, remua les parallèles avec Reiffegg et « Der schöne Jüngling ». Keilson-Lauritz (p. 338, 495) suppose aussi, sur la base de références biographiques dans le texte, que Otto Kiefer en est l’auteur.

Dans « Der Eigene » (9e Jg. 1920-1921) furent publiés sous le nom de « Sokrates » les contributions « Bücher und Menschen » (pp. 62-63) et « Winteridyll » (pp. 119-120). On y publia aussi « Ein Erlebnis von Dr. OKA » (pp. 156-157) par un éducateur homosexuel. Keilson-Lauritz estime que « Sokrates » et « Dr. OKA » seraient des pseudonymes d’Otto Kiefer, en raison du fait que le nom d’auteur apparaissait dans le sommaire (p. 7) et que le surnom « O.K. » ressemble à « OKA ».

Kiefers Kehrtwende: Seine Bücher über die Antike ab 1933
Après 1933, Otto Kiefer publia encore trois romans portant sur la Rome antique. On n’attend pas de textes favorablement orientés sur l’homosexualité de la part de la période nazie, et ses propos sur ce sujet divergent logiquement des publications antérieures. Cela se voit de façon particulièrement nette dans sa « Kulturgeschichte Roms unter besonderer Berücksichtigung der römischen Sitten » (1933, 1964, édition 1933), qui, surtout dans des traductions telles que « La vita sessuale nell’antica Roma » et « Sexual Life in Ancient Rome », connut un grand succès et de nombreuses rééditions. Kiefer y dénigre l’homosexualité et évoque des exemples historiques négatifs. Il cite notamment Martial, parlant d’« impudeur » et d’un procédant consistant à décrire les poils corporels comme servant surtout à des fins homosexuelles (p. 65). L’allusion à la relation de Néron avec des jeunes esclaves est utilisée pour illustrer, selon lui, l’idée que les Romains considéraient l’homosexualité comme un aspect « moralement distordu » (p. 230). Pour Petronius, « Satyricon » serait un roman « tout à fait immoral », et Kiefer remarque surtout la façon dont Petronius décrit la relation avec les garçons comme « quelque chose de tout à fait normal à côté des autres amours » (pp. 248-250). Persius écrivit certes des poèmes d’amitié pour un homme, sans que l’on puisse, selon lui, parler d’homosexualité au sens contemporain (pp. 266-268). À côté de Caligula (pp. 310) et même de Néron qui exhibe des traits homosexuels et dont les sources rapportent un « mariage » avec des jeunes esclaves, Kiefer affirme que les sources historiques sont souvent des « inventions malveillantes » et qu’il existait aussi chez les homosexuels d’aujourd’hui une forme de double vie particulière (pp. 317-319). Il cite une remarque misogynique de Goethe: « … si j’ai mangé une fille, elle me sert ensuite comme garçon » (pp. 283). Il omet le début du vers de Goethe « Knaben liebt ich wohl auch » tiré des « Venezianischen Epigramme » (n° 144).
Dans son prochain livre « Frauen um Nero » (1935 / 1950), Kiefer tenta de minimiser les insinuations sur l’homosexualité de Néron comme des jeux de puberté: « Comme tout jeune homme de la haute société romaine de l’époque, il a connu non seulement les jeux lascifs avec le petit favori esclavage — des choses dont on lui a ensuite attribué les plus farfelues légendes » (p. 10). Son troisième livre « Kaiser und Kaiserinnen von Byzanz » (1937) ne figura pas dans nos documents pour être exploité.

Die literarische Einordnung von Otto Kiefer
Selon Marita Keilson-Lauritz (voir ci-dessus), Otto Kiefer appartient à ces auteurs qui écrivent à la fois dans le « Eigene » et dans le « Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen » (pp. 146). Sur le plan professionnel, il cadre avec les autres auteurs du « Eigene »: il appartint aux quelque 20 auteurs du « Eigene » qui étaient aussi enseignants (pp. 274). De plus, Kiefer s’inscrit parmi les juristes qui s’aventurèrent dans le domaine de la littérature ou de la critique littéraire; les représentants les plus connus restant Karl Heinrich Ulrichs, Kurt Hiller, Hanns Heinz Ewers et Erich Ebermayer (pp. 156). Keilson-Lauritz montre aussi que dans les critiques rédigées par des juristes, les « systèmes juridiques sous-jacents » apparaissent moins souvent que ce que l’on pourrait penser; cela ne confirme pas aisément l’idée que le « Eigene » argumente uniquement à partir du système esthético-littéraire, tandis que le « Jahrbuch » opère dans le cadre du système scientifique (pp. 224-225).
Dans les publications sur l’amour adolescent dans l’Antiquité, Keilson-Lauritz voit « des tentatives de lire la littérature comme notre littérature » et, par là même, comme une source d’émancipation (pp. 226). Ainsi, l’Antiquité servait aussi à légitimer l’homosexualité au début du XXe siècle.
Keilson-Lauritz avance, en rapport avec des critiques comme celle sur Robert Musil et Die Verwirrungen des Zöglings Törless, une hypothèse selon laquelle Kiefer aurait nourri un intérêt sexuel pour les adolescents (pp. 191), ce qui paraît plausible mais n’est pas définitivement vérifiable sur la base des sources disponibles. Pour ce qui touche à l’éphebophilie ou à l’homosexualité, il faut aussi se reporter à l’article en ligne de Kiefer « Der Knabe in der Literatur » (In « Das literarische Echo ». 1916, 1er août, colonne 1297-1304), qui s’étend de l’Antiquité à la nouvelle de Thomas Mann Tod in Venedig.

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Resümee

Les publications de Kiefer sur l’Antiquité ne forment pas un tableau net et homogène. Parfois il ne montre aucun intérêt pour l’homosexualité, parfois il la défend farouchement et parfois il la dénigre. Il est compréhensible qu’un auteur ait cédé à la pression politique du régime nazi et ait choisi de se taire ou de se montrer réticent sur l’homosexualité. Mais renoncer à la dénigrer dans des périodes de contrainte ne peut pas être une excuse suffisante; même sous une dictature, ce comportement mérite d’être examiné. Sa « Kulturgeschichte Roms » pourrait être promue sans les multiples positions homophobes qui l’entourent.
Malheureusement, la vie privée d’Otto Kiefer reste presque impossible à cerner. On ne dispose même pas d’une photo de lui et les propos sur sa vie privée sont rares. Même les publications sous pseudonymes n’apportent pas davantage d’éléments.
La perspective d’en apprendre davantage sur Otto Kiefer est néanmoins réaliste. Marita Keilson-Lauritz mentionne dans son article « Vom Schicksal des pädagogischen Eros oder Das Dilemma der Emanzipation » (In: Capri, n° 47, mai 2013, 28-31; version en ligne pp. 2120-2123) qu’elle, lors d’une visite à l’Odenwaldschule, entra en contact avec l’élève favori de Kiefer, aujourd’hui presque centenaire, qui parlait avec un profond respect de son ancien professeur. Parmi les documents que Keilson-Lauritz a découverts dans les archives de l’Odenwaldschule figurait aussi un « Jugendroman in einem Landschulheim », inédite écriture de Kiefer, qui pourrait, un jour, être réédité et le rendre plus tangible.

Élise Fournier