Comment le Sarajevo Film Festival rend le cinéma queer visible

29 août 2026

Des cœurs à perte de vue: il est difficile, ces jours-ci, de se promener dans Sarajevo sans voir sur presque chaque réverbère le logo du festival du film. La capitale de Bosnie-Herzégovine devient, pendant une semaine, résolument internationale; le soir, des DJs animent les rues, plusieurs cinémas en plein air attirent les cinéphiles, des badauds attendent sur le tapis rouge devant le Théâtre national où les films en compétition seront projetés. Un seul peut remporter le grand prix, le cœur de Sarajevo.

Le Sarajevo Film Festival n’est pas seulement le plus grand festival de cinéma de la région. Il fait aussi venir des films et des stars LGBTQ+ dans un pays où la vie queer au quotidien reste peu visible. Des filmes dans lesquels la communauté queer se retrouve, dans leurs conflits et leurs joies. Des films auxquels on peut s’identifier. Des œuvres qui, ici, ne trouveraient pas nécessairement leur place sur grand écran.

Un film d’horreur sur la thérapie de conversion
Et des films qui montrent aussi la société majoritaire: nous sommes ici, nous faisons partie du paysage. Des œuvres à la fois divertissantes et critiques. Tel est « Leviticus », la romance horrifique australienne du réalisateur Adrian Chiarella. Dans ce récit, les adolescents Naim et Ryan tombent amoureux. Leur communauté évangélique veut les guérir de leur homosexualité considérée comme péché. Après le rituel de conversion, les deux sont poursuivis et tourmentés par une entité qui prend l’apparence de la personne qu’ils désirent le plus — l’autre.

Un film d’horreur gay attire un public divers

Dimanche soir, le film est projeté dans la séance nocturne de 22 heures à Sarajevo. La salle est complète malgré l’heure tardive. Certains spectateurs pourraient passer inaperçus dans une fête underground queer berlinoise. Mais on voit aussi quelques hommes plus âgés, discrets, sans accompagnement, ainsi que des groupes d’ados, des couples dans la quarantaine.
Est-ce que quelqu’un s’est perdu ici par hasard ? Avec la photo explicite dans le programme et la biographie des personnages, c’est peu plausible. Après quelques minutes, le premier baiser passionné éclate entre les protagonistes. Personne ne quitte la salle.

De retour en Bosnie-Herzégovine après des années passées en Californie
Edin Čusto se réjouit que le festival projette des films comme « Leviticus » à Sarajevo. Âgé de 27 ans, il vit depuis un an à Mostar, au sud du pays, non loin de l’Adriatique. Il est évident qu’il a passé les années précédentes en Amérique. Après son diplôme dans une école internationale, il est parti pour la Californie afin d’étudier au Occidental College, à Los Angeles.

« Je suis ambitieux »
Il raconte avoir vécu un choc culturel inversé, mais tout n’est pas négatif ici. « Je veux aussi rendre quelque chose à mon pays », affirme-t-il. Et que compte-t-il faire exactement ? Il ne réfléchit pas longtemps: « Chaque société a besoin de critique cinématographique », répond-il. « Car le cinéma est la forme d’art la plus démocratique ».
Depuis son retour en Bosnie-Herzégovine, il fait tout pour percer comme critique de cinéma. Il a lancé un blog, « The Self-Reproaching Critic », et cette année il a été membre du jury de Cannes pour la FIPRESCI. « Je suis ambitieux », affirme-t-il. On peut le sentir.

Peu de financement public du cinéma
Edin Čusto est queer et il estime que le Sarajevo Film Festival propose déjà une belle programmation queer. « Bien sûr, cela pourrait être mieux, mais le festival satisfait déjà un certain appétit ». En tant que festival grand public, il doit aussi rester accessible à un large public. Il doute donc que des œuvres plus controversées comme « Blue Film » puissent être montrées ici. En Bosnie-Herzégovine, peu de films queer y naissent — et peu d’autres types de films non plus — simplement parce qu’il existe peu de soutien public au cinéma, explique-t-il.
Des soldats homosexuels pendant la Première Guerre mondiale et un slasher queer
Cela n’a pas toujours été le cas. Le réalisateur serbe Dragan Jovićević a montré il y a deux ans, dans son documentaire « Warm Film », combien la queerité est présente dans l’histoire du cinéma serbe et yougoslave. Le manque de films queer de la région est compensé par une section internationale du festival. « Kinoscope » réunit, à côté de « Leviticus », des filmes queer internationaux comme « Coward » sur des soldats homosexuels pendant la Première Guerre mondiale, le drame lesbien « Mit leiser Stimme » et le slasher « Teenage Sex and Death at Camp Miasma » de Jane Schoenbrun.

Beaucoup d’applaudissements pour Céline Sciamma

Pourtant, le moment phare du queer reste la venue de la réalisatrice française Céline Sciamma. Avec ses films « Water Lilies », « Tomboy » et « Portrait d’une jeune femme en feu », elle compte parmi les figures les plus influentes du cinéma lesbien. Une icône du cinéma queer qui est accueillie au Centre culturel bosniaque par de longs applaudissements.

Céline Sciamma présente ici pour la première fois son film « Tutti Frutti » en dehors de Paris. Dans ce film en forme d’essai autobiographique commandé par le Centre Pompidou, elle aborde une série de thèmes: l’essence du cinéma, les archives lesbiennes, le destin de la Chinoise lesbienne Nadine Hwang qui survécut au camp de Ravensbrück, l’influence de TikTok et d’ASMR — et elle élabore finalement une fiction dystopique sur l’avenir. « Le cinéma me manque », déclare-t-elle aussi lors d’une promenade en gondole à travers Venise.

Un prix du film queer ?
La discussion qui suit avec le public montre à quel point la réalisatrice est vénérée: au lieu d’une question classique, une jeune cinéaste veut simplement dire à quel point « Portrait de la jeune femme en feu » compte pour elle. À chaque réponse de Sciamma, des acclamations retentissent. Sciamma apparaît émue, parle avec franchise de ses films et critique les structures qui continuent à freiner les femmes dans leur travail. Et après ? Quand on interroge Edin Čusto sur l’avenir queer du festival, il ne prend pas longtemps pour répondre. La Berlinale décerne le Teddy pour les meilleurs films queer, Cannes remet la Queer Palm, Venise décerne le Queer Lion. « Un cœur queer de Sarajevo serait génial ! »

Élise Fournier