Comment pouvons-nous soutenir les personnes queer en Turquie ? Entretien avec Barbaros Altug

1 novembre 2026

Un écrivain turc retourne dans sa ville natale, Istanbul, pour traquer le meurtre homophobe d’un jeune officier militaire. Avec La Nuit la plus sombre d’un long hiver (lien affilié Amazon), Barbaros Altuğ propose un roman saisissant et concis qui dresse un tableau sombre de la Turquie et de son rapport aux droits LGBTI. Critique du livre par E-llico.com.
Nous discutons avec Altuğ de la possibilité d’un nouveau départ, de ses propres expériences avec la violence d’État et de la responsabilité journalistique des rédactions queer, afin de rendre visibles les récits migratoires LGBTI et de les préserver du oubli.

Pourquoi la nouvelle de Thomas Mann « Der Tod in Venedig », citée longuement dans le roman, vous a-t-elle inspiré ?
Parce qu’à mes yeux, il existe une histoire non écrite, non racontée de la littérature homosexuelle — pas seulement en Allemagne, mais dans le monde entier. Chez de nombreux écrivains classiques, on retrouve des résonances homosexuelles, y compris dans la littérature turque. Thomas Mann en fait évidemment partie.
Lui et sa famille vivaient à une époque où les nazis étaient au pouvoir. Il a probablement lui aussi dû composer avec des conflits intérieurs. J’adore Thomas Mann et j’ai voulu lire « Der Tod in Venedig » sous un angle homosexuel — selon ma propre perspective.
Parallèlement, je voulais lier cela au thème que je voulais explorer: l’homophobie. Pourquoi n’accepte-t-on pas sa propre homosexualité ? Parce qu’on est confronté à l’homophobie dans son pays, dans sa société. J’avais donc aussi envie de lire ce texte à travers le prisme de l’homophobie en Turquie.
Le protagoniste Güneş vit à Berlin et raconte son histoire d’un point de vue diasporique. Dans quelle mesure le roman est-il autobiographique pour toi ?
Très fortement. L’écrivain du roman est dans la cinquantaine, vit en exil, est homosexuel et a eu, par le passé, des difficultés avec son pays d’origine. Cela correspond essentiellement à ma propre expérience.
Également, ton expérience du va‑et‑vient entre Berlin et Istanbul ?
Oui. J’y pense depuis des années, écrire ce livre. Mais il faut du temps pour se regarder dans le miroir et écrire à travers un narrateur qui ne soit pas excessivement émotionnel.
On ne s’attache pas particulièrement à la figure principale — est-ce là l’intention narrative ?
Oui, autrement ce serait devenu une nouvelle autobiographique et très émotive. Ce n’est pas ce que je voulais, car, pour moi, ce livre parle d’homophobie. Je devais l’écrire maintenant parce que l’homophobie ne cesse de croître, non seulement en Turquie mais dans le monde entier. Je viens de publier un article sur ce sujet: hier, 42 personnes ont été à nouveau arrêtées (à la Red.: d’autres sources parlent de 45 arrestations). Sept personnes trans sont en prison après des rafles — simplement parce qu’elles sont transgenres.
J’ai ressenti l’urgence d’écrire ce livre maintenant.
Y avait-il, pour l’affaire du meurtre qui porte le même nom que Güneş et pour le personnage du beau Amir, des modèles réels ?
J’en ai entendu parler il y a des années dans les infos: un très jeune et bel officier de l’armée turque a effectivement disparu. Sa famille cherchait des indices sur sa disparition. Lorsque mes amis et moi avons lu cela, nous avons immédiatement échangé nos impressions — car nous savons qu’un meurtre homophobe peut se cacher derrière tout cela.
Une semaine plus tard, l’homme a été retrouvé mort. Son visage avait été défiguré par des pierres. Ce n’est qu’ensuite que nous avons compris ce qui s’était passé. Sa famille pour sa part ne l’a jamais accepté. Elle disait qu’il y avait des rumeurs, mais qu’elles n’étaient pas vraies. C’est sur cette base que le personnage a été construit.
Amir n’est pas une personne réelle. En revanche, je connais plusieurs migrants en Grande Allemagne qui se trouvent dans une situation dangereuse. Quand je rencontre de jeunes migrantes syriennes, elles commencent souvent à me parler turc. Elles racontent qu’elles attendaient en Turquie — pour obtenir un visa ou pour d’autres raisons. Je sais donc qu’elles portent souvent des récits d’attente et d’entre-temps dans leur vie.
Tu peins Istanbul de manière très sombre dans ton livre, et pourtant le protagoniste reste lié à la ville. Comment décris-tu cette relation ?
En arrivant ici pour prendre mon premier café, j’échangeais des messages WhatsApp avec des ami·e·s à Istanbul. L’un d’eux m’a dit que je ne reconnaîtrais plus Istanbul aujourd’hui. Il sort peu, car l’atmosphère est si sombre. Les gens ne peuvent ni agir ni parler. Tout le monde attend d’être arrêté. Même s’ils parlent, leurs propos ne peuvent plus paraître librement dans la presse. Ils se sentent pris au piège. Ils ont perdu espoir, surtout les personnes âgées.
Je ne veux pas évoquer un avenir sans espoir, car la Turquie est un pays bon et jeune. Pour vivre, il faut de l’espoir en son pays. J’espère que les choses changeront.
Après 25 années de ce gouvernement islamo-fasciste d’Erdoğan, les fondements sociétaux ont été ébranlés. Beaucoup de ce que nous avions gagné en 50 ans en matière de droits LGBTI ont été perdu. Même pendant le coup d’État, on aurait du mal à imaginer ce qui se passe aujourd’hui.
L’égalité semble s’apprécier surtout pour les hommes musulmans hétérosexuels. Ils sont perçus comme supérieurs dans la société.
J’essaie aussi de dénoncer la façade — au début et à la fin du roman. À la surface, tout paraît en ordre, mais en dessous, tout commence à se décomposer.
Le personnage conclut en disant que Berlin lui paraît plus comme un foyer. Pourquoi ?
Si tu es homosexuel·le, Berlin te donne, malgré tout, de l’espoir. Et même si le système politique ici ne fonctionne plus exactement comme autrefois, il fonctionne encore. Tu peux aller voter et faire entendre ta voix. La personne que tu choisis ne sera pas emprisonnée, car il existe des mécanismes démocratiques et des institutions qui continuent de fonctionner. Par exemple, si tu choisis Elif Eralp, elle ne sera pas arrêtée, car il existe des choix démocratiques qui fonctionnent encore.
Il y a des choses sur lesquelles on peut encore compter: le système est établi et personne ne souhaite le changer fondamentalement.
Il y a quelques années, on voulait modifier les lois en Turquie pour punir explicitement l’homosexualité. Mais il y a eu un vaste retentissement de l’UE et d’autres parties, de sorte que le gouvernement a fini par dire qu’il ne le ferait pas.
Aujourd’hui, il applique néanmoins cette politique même sans cadre légal adapté. Cela signifie qu’il n’existe pratiquement plus de limites juridiques. Il peut faire ce qu’il veut.
Au regard de la situation politique en Europe et dans le monde, les pays européens ont dû coopérer avec Erdoğan. On voit bien: même des responsables politiques allemands se rendent en Turquie et ne prononcent pas un mot contre Erdoğan. Cela signifie que tous ces états ont accepté ces conditions.
Vers la fin du roman, tu relies le tremblement de terre en Turquie à la possibilité d’un nouveau départ. Penses-tu qu’Istanbul et la Turquie puissent connaître un tel renouveau, malgré l’état de décadence que tu décris ?
Je veux continuer à y croire. Dans l’histoire de la Turquie, il existe sans cesse des moments où tout peut changer d’un seul coup. J’espère donc qu’il y aura, cette fois encore, un tel moment.
Les gens sont très mécontents et ne font plus confiance à Erdoğan et à son gouvernement depuis de nombreuses années. Autrefois, ils leur faisaient confiance et les ont élus. Aujourd’hui, il n’arrive plus à obtenir les voix démocratiquement. Cela signifie que quelque chose change.
Les habitants de Turquie sont connus pour lancer des révolutions. Il y a environ cent ans, après la révolution de 1920, ils ont fondé la République turque. À l’époque, le pays comptait parmi les plus avancés d’Europe. Les femmes y obtenaient des droits égaux plus tôt que dans bien des pays européens. La Constitution était très progressiste pour l’époque. Je crois que les gens peuvent le refaire.
Et quand je parle des gens en Turquie, je ne pense pas seulement aux Turcs ethniques. Il faut accorder les mêmes droits à tous. Je crois même que les minorités en Turquie forment une majorité. Si l’on prend les personnes LGBTI, les Kurdes, les Arméniens, les Juifs, les femmes et les personnes de gauche, on voit que cette partie de la société est importante. Ceux qui appartiennent à l’opposition finissent en prison. Toutes les maires féminines des oppositions qui ont remporté les élections contre Erdoğan se trouvent aujourd’hui en prison.
Mais nous sommes plus de 50 pour cent de la population turque. Cela veut dire que nous pouvons gagner ce combat.
Le récit et le souvenir donnent de l’espoir tant à toi, en tant qu’auteur, qu’au personnage principal. Comment as-tu vécu, en écrivant, le fait de donner une voix aux personnes assassinées et disparues et de préserver leurs histoires du oubli ?
Lorsque je lis des passages du livre au public, je deviens très ému. Il est difficile de tout se rappeler, surtout la manière dont mes propres ami·e·s ont été assassinés. On ne peut pas rester insensible face à son passé, car beaucoup de choses dans ce livre me sont arrivées personnellement.
Lorsque je me suis installé en Allemagne, dans les premières années, je me réveillais souvent la nuit, j’allais à la porte et j’avais l’impression que quelqu’un se tenait devant — la police ou d’autres personnes qui essayaient d’entrer. Cela m’est réellement arrivé en Turquie. On m’accusait uniquement d’être homosexuel. J’ai été agressé et emprisonné. Il n’est pas facile de parler de ce genre de choses.
Le processus d’écriture est différent : on écrit seul. On peut pleurer et être ému. De plus, on ne publie pas un texte immédiatement après l’écriture. Il y a des correctrices, des lectrices, une maison d’édition et une traduction. Cela permet, avec le temps, de prendre une certaine distance par rapport au texte. Ainsi, il devient quelque chose qui dépasse sa propre écriture.
Peut-être que cela rejoint aussi la question du deuil et de la solidarité : partager ces sentiments plutôt que de les garder pour soi. Si les lecteurs s’emparent de ton histoire en lisant ton livre, ta douleur personnelle et ton traumatisme deviennent aussi quelque chose de collectif. Tu n’as plus besoin de rester seul avec cela.
Il est important, à travers la littérature et l’écriture, de se relier aux autres. Enfant, je n’étais pas seul grâce à la littérature. Je lisais et je m’y reconnaissais. En Turquie, personne ne m’a donné James Baldwin entre les mains — même s’il y a vécu pendant un temps — et on n’a jamais parlé de son homosexualité.
À la bibliothèque, je me suis trouvé moi-même. Grâce à la littérature, je suis devenu un homme homosexuel épanoui. Pour ne pas se sentir seul, il faut partager son monde et, par la littérature, l’art et la science, se fabriquer une famille à soi.
Dans certains chapitres, apparaît un « Nous » narratif. À qui fais-tu référence ?
Le « Nous » est queer. Quand je parle des personnes queer, j’évoque toujours ce « Nous ». Car je crois que nous luttons pour quelque chose. Nos droits ne nous ont pas été donnés sans combat — nous les avons acquis par nos luttes.
Nous, les personnes queer, devons savoir que les pouvoirs en place peuvent nous retirer ces droits à tout moment. Le combat est donc inévitable et il se poursuit. Nous devons continuer à nous battre pour conserver nos droits. En même temps, toute la génération et la population queer du monde entier doivent comprendre que nous devons rester solidaires.
Bien sûr, il existe des différences — même à l’extrême droite, il y a des personnes queer.
Güneş, victime de violence homophobe, appartenait à l’armée turque: nous ne pouvons pas tous les queers mettre sur le même piédestal.
Je n’y crois pas non plus. Mais les femmes en Turquie sont particulièrement unies. Elles luttent ensemble contre ce gouvernement oppresseur, même si elles diffèrent fortement entre elles.
Si nous nous union pour lutter pour nos droits, nous pouvons rester différents dans d’autres aspects. Cela n’a pas d’importance. L’essentiel, c’est que nous comprenions que le danger est toujours là et ne disparaît jamais complètement.
Je tiens également à te complimenter sur la brièveté du livre: malgré ses quelques pages, il m’a captivé et impressionné.
C’est exactement ce que je cherche à obtenir. J’ai commencé comme poète. Mes poèmes ont été publiés dans de bonnes revues. Puis j’ai commencé à écrire des nouvelles et j’ai remporté mon premier prix pour mes récits courts.
Quand j’ai décidé d’écrire des romans, j’ai voulu insuffler cette poésie — dès mon premier roman. Je ne pense pas que les livres épais atteignent mieux les lecteurs. C’est cela, l’essence de la poésie: croire en ce que l’on écrit.
Cela fonctionne aussi très bien dans la traduction allemande.
Mon traducteur, Johannes Neuner, s’immerge vraiment dans le texte et le réécrit. Il ne traduit pas mot à mot. C’est pourquoi, dès sa première traduction, il a reçu l’un des prix de traduction les plus importants.
J’admire son travail: il travaille des mois sur un texte, parfois six ou huit mois. Pendant ce temps, il parle peu avec les autres. Il se retire, pour ainsi dire, dans sa tanière et réécrit le livre depuis le début.
Et je pense qu’il est aussi bon que l’on collabore avec le même traducteur pendant dix ans. C’est comme un long mariage.

Que pouvons-nous, en tant que communauté queer, faire pour soutenir les personnes queer en Turquie qui subissent l’oppression ? Quelle est notre responsabilité, en tant que groupe marginalisé, les uns envers les autres ?
Nous devons regarder et écouter. Il existe en Turquie une communauté LGBTI qui n’est pas petite. Des manifestations ont lieu devant l’ambassade turque et à d’autres endroits. En Allemagne aussi, ces protestations se poursuivent. Je pense que les personnes en Allemagne devraient soutenir cette communauté.
La presse devrait se rendre à ces manifestations, parler avec les personnes, les écouter et faire entendre leurs voix. Beaucoup d’entre elles ne pourront peut-être pas revenir en Turquie après de telles manifestations. Si elles protestent malgré ce danger, malgré la possibilité de ne plus pouvoir rentrer chez elles, le monde doit entendre ce qu’elles ont à dire et ce qui se passe en Turquie.
Les grands médias ferment les yeux sur les questions LGBTI pour diverses raisons. Surtout les médias queer en Allemagne devraient s’intéresser davantage à ce qui se passe là-bas. Beaucoup de personnes queer turques sont venues en Allemagne et surtout à Berlin à cause de l’oppression.
C’est pourquoi nous devrions nous intéresser davantage à leur situation. Beaucoup d’entre elles sont très jeunes et pleins d’espoir. Elles croient que la situation en Turquie peut changer. Nous devrions les interviewer et leur demander ce qui se passe et comment elles perçoivent la situation.
Mais qu’est-ce que cela implique ensuite ? Quelle serait une étape suivante qui va au-delà de la simple sensibilisation ?
D’abord, il faut rendre visible qu’il existe une minorité queer turque à Berlin. Cette communauté demeure encore très peu visible.
Quand les gens en Allemagne pensent à la Turquie pour la première fois, ils pensent peut-être aux travailleurs invités, aux réfugiés politiques et à d’autres formes de migration. Mais ils parlent peu des personnes queer venues de Turquie.
En tant que communauté queer, nous devrions faire en sorte que ces personnes deviennent visibles. Elles représentent des milliers de personnes. C’est important. Peut-être que cela changera aussi la manière dont les gens en Allemagne perçoivent l’identité turque.
Nous devons donc enrichir l’image des migrant·e·s turcs par l’expérience de l’oppression vécue par les personnes queer ?
Oui, aussi ici en Allemagne. Un très bon ami à moi a embrassé son compagnon dans un taxi à Berlin; le chauffeur, en découvrant qu’il est turc, a commencé à les frapper. Ils ont dû être hospitalisés, l’un d’eux ayant le nez cassé. Le chauffeur a dit qu’en tant que Turcs, on ne peut pas s’embrasser dans son taxi.
Nous devons nous défendre les uns les autres. Et toutefois, il ne faut pas seulement penser aux Allemands ou à ceux qui peuvent se défendre grâce à leur notoriété ou leur fortune. Nous devons défendre toutes les personnes LGBTI. Mais d’abord, il faut les rendre visibles.
Chez les personnes syriennes, c’est pareil. Là encore, on parle peu d’eux. En Syrie, il y a un régime islamiste effroyable. Sous Assad, le gouvernement n’était pas islamiste, mais il exerçait lui aussi une pression sur les personnes queer. Et aujourd’hui, nous voyons ce qui se passe.
Si nous ne les rendons pas visibles, elles resteront également à la marge au sein des communautés de migrants. Les migrant·e·s syrien·ne·s voudront peut-être ne pas voir les Syrien·ne·s queer comme une communauté visible. Les migrant·e·s turcs voudront peut-être ne pas que les personnes queer de Turquie soient perçues comme un groupe à part.
Par ailleurs, les préjugés racistes existent aussi au sein de la communauté LGBTI allemande.
Les préjugés contre les musulmans rencontrent les préjugés envers les personnes queer. Quand on est à la fois musulman et queer, on devient vite invisible. C’est le problème central: dans ces pays, on ne veut pas que les personnes queer soient entendues et vues. Et ici, nous reproduisons ce schéma en les rendant invisibles.
Nous devons enfin reconnaître qu’il existe une communauté queer turque. Je parle de milliers de personnes LGBTI. Presque chaque semaine se tiennent des protestations quelque part en Allemagne. C’est notre responsabilité de les prendre en compte. Je dis toujours: ce sont nos familles. Si nous ne les protégeons pas, elles seront les prochaines à nous attaquer.
C’est aussi l’un des messages les plus marquants que j’ai retenus de ton livre: il faut parler fort et s’écouter les uns les autres.
Oui. Vous êtes responsables. Tous les individus queer du monde portent cette responsabilité — et aussi nos alliés.

Infos sur le livre
Barbaros Altuğ: La Nuit la plus sombre d’un long hiver. Roman. Traduit du turc par Johannes Neuner. 104 pages. Orlanda Verlag. Leipzig 2026. Pocket: 19 € (ISBN 978-3-949545-97-9). E-Book: 14,99 €

Élise Fournier