« Spektakel ». C’est le nom de couverture que choisit le Ministère pour les Affaires d’État (Stasi) pour Tassilo. Nous sommes en 1985; le jeune homme vient de finir sa dixième année l’an passé. Son aversion pour la RDA n’a jamais été un secret. Et encore autre chose: il veut quitter le régime, il veut — non, il doit — gagner l’Ouest.
Pour cela, la Stasi veut « clarifier des éléments probants relatifs à des actes préparatoires pour un passage de la frontière de la RDA de manière illicite » et « empêcher une traversée frontière illégale ». C’est ce qu’indique les dossiers. En clair: Tassilo doit rester un citoyen de la RDA. Et la Stasi fera tout pour que cela demeure ainsi.
Aussi sa mère dépose des rapports à la Stasi
Pour ce faire, des indicateurs surveilleront Tassilo sur son lieu de travail, lors de ses voyages en Tchécoslovaquie, ils sonderont le voisinage et des collaborateurs non officiels seront mis en place autour de lui. Même sa propre mère, journaliste, rendra compte de son fils — et pas seulement ça.
Ce que la Stasi apprend aussi au fil de ses actions: Tassilo ne veut pas seulement tourner le dos au socialisme d’État. Il est aussi homosexuel. L’État de surveillance frappe fort.
Documents et journaux originaux
L’acteur Victor Schefé, connu pour une multitude de téléfilms et de séries telles que « Bewegte Männer », raconte dans son roman remarquable « Zwei, drei blaue Augen » (lien d’affiliation Amazon) sa propre histoire d’évasion. Il est le narrateur à la première personne, Tassilo; il arrive ensuite à se défaire de ce nom, « qui gêne, qui me colle au cou ». Il s’agit de dossiers, de rapports et de notes sur lui, ainsi que de ses propres entrées de journal imprimées dans le livre. La photo de couverture le montre enfant.
Et pourtant, il s’agit d’un roman, une œuvre autofictionnelle qui, par la richesse des documents originaux, revêt un fort caractère documentaire. À cela s’ajoutent des événements réels tels que la catastrophe nucléaire de Tchernobyl.
« Enfin nous aussi, nous devenons des Jeunes Pionniers »
Victor Schefé ne raconte pas les choses de façon chronologique, mais passe allègrement d’un épisode à l’autre. Le roman commence le jour de la chute du Mur, le 9 novembre 1989, où sur le Ku’damm éclate un « volcan de joie populaire ». Des scènes suivent sur son enfance à Rostock, avec des pensées innocentes mais jamais naïves sur la RDA, par exemple à propos du « Jour de la joie, car enfin nous devenons aussi des Jeunes Pionniers ». Ou sur ses nombreux petits boulots comme serveur ou au théâtre — et bien sûr sur les hommes, les rendez-vous, les premiers amours et les grands drames.
Ainsi se dessine peu à peu sur 450 pages le portrait du lycéen homosexuel qui veut fuir la DDR. Cette narration d’époque, parfois anachronique, est un moyen prisé pour rendre une histoire captivante — et elle fonctionne aussi dans « Zwei, drei blaue Augen ».
Tassilo doit repousser les espions
Mais c’est surtout la langue de Victor Schefé qui rend le roman une lecture impressionnante. Souvent, il écrit des phrases courtes, parfois incomplètes, et il omet habilement certains éléments — ce qui produit un ton pressant, qui insiste sur l’immédiateté du récit. Et Schefé invente de nouveaux mots, joue avec l’ironie — chacun adapté à l’âge dont il parle.
Beaucoup d’espace est consacré à ses expériences homosexuelles ainsi qu’à sa demande de quitter le pays. Tassilo se rend fréquemment de Rostock à Berlin, où il rencontre des personnes critiques du système qui deviennent des amies. Elles préparent minutieusement sa demande: elle doit être parfaite; elles inventent des codes et repoussent les espions.
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Amoureux de l’étudiant d’échange
Et ils échangent des lettres, de la littérature et de la musique occidentales — la musique, de Nina Hagen jusqu’au disque clandestin de Tina Turner, joue un rôle particulier dans « Zwei, drei blaue Augen », et il existe même une playlist dédiée au roman.
À Berlin, il rencontre d’autres hommes homosexuels. Tassilo fait la connaissance d’un danseur, Will, dans un théâtre, « avec qui j’ai quelque chose comme une aventure passagère ». Plus tard, il tombe amoureux de Mikis, un étudiant d’échange chypriote vivant à Prague et en visite à Berlin: « Premier baiser. Pas de dîner tout de suite. Nous avons tout ce qu’il faut. Tout goûte. Tout sent bon. Tout est doux. Tout est dur. Tout coule. » Il se rend de plus en plus souvent dans la capitale tchèque, Tassilo peut au moins s’y rendre.
Un roman marquant de l’époque
Premiers baisers, premier chagrin d’amour — beaucoup de choses dans la DDR ressemblent à ailleurs. Et pourtant, il existe d’énormes différences. Tassilo sait que la Stasi doit le surveiller. Un soldat de l’Armée populaire nationale (NVA), avec qui il s’engage, a probablement été envoyé par les services de sécurité d’État. Le lycéen devient plus prudent. « Même le sexe, je me suis abstenu toute l’année, de peur de retomber dans un piège. »
Et ainsi, le roman de Victor Schefé montre de façon saisissante à quel point la vie sous la dictature est dure, contraignante et dégradante — une œuvre profondément politique, sans être moralisatrice. Le roman illustre ce que le doute et la méfiance font à un être humain, mais aussi à quel point le désir de liberté peut être puissant. « Zwei, drei blaue Augen » est un roman marquant sur l’époque qui rend perceptible la DDR en tant qu’État d’injustice.
Pourtant Tassilo a réussi. Il est devenu Victor.
Victor Schefé: Zwei, drei blaue Augen. Roman. 472 pages. dtv Verlagsgesellschaft. Munich 2025. Relié: 24 € (ISBN 978-3-423-28514-8), E-book 18,99 €.
