Convivialité au camping : vivre ensemble sur le terrain

30 avril 2026

Bo sait que les souvenirs ne deviendront pas plus entiers. Ils se perdront dans la houle. Peut-être ne lui appartiendra-t-il plus jamais.

Le protagoniste genderqueer réfléchit à sa propre finitude, à l’interruption brutale que signifie le fait de prendre des images — et qui, pourtant, demeure la seule barrière fragile contre le tout oubli.

Après des recueils de poésie et de courts textes, l’auteure suisse Martina Caluori publie son premier roman — Schatten der Pinus (lien affilié Amazon) — un roman cependant qui, par sa fragmentation radicale, se lit davantage comme un recueil de poèmes. Dans de courts chapitres d’un à deux pages, se forment des impressions closes, des éclats d’un espace intermédiaire: c’est le camping presque désert, quelque part au bord de la mer, un lieu de transition qui oscille sans cesse entre l’arrivée et le départ, le passé et le présent.

La narration extérieure reste délibérément minimaliste

Ce qui paraît d’abord comme une promesse de répit se révèle être un espace sédimenté de l’inaudible. Peu à peu émergent les lignes de fracture entre les personnes qui vivent ici porte à porte, sans jamais vraiment se rencontrer: la vieille dame porteuse d’un héritage qui passe d’une génération à l’autre; Phine, marqué par la mort de sa mère et la situation incertaine de sa sœur; Jochen, abandonné par sa femme et ses deux enfants; et Bo, pris dans la violence d’une foi répressive et des rôles de genre traditionnels. Entre eux se déploie un motif central: la tension précaire entre mémoire et vérité — et l’inévitabilité avec laquelle chaque vie se transforme en récit raconté.

Le Pin maritime comme symbole presque sur-déterminé

Dans ce calme presque figé se dessine déjà cette statique plombée qui traverse la lecture — un silence qui ne déploie pas une densité atmosphérique autant qu’il fatigue par son immobilité. Le Pin maritime (Pinus pinaster), pouvant atteindre 300 ans et jusqu’à 40 mètres de hauteur, avec ses aiguilles vert foncé et brillantes, espèce aimant la chaleur et résistante à la sécheresse estivale, devient le symbole évident, presque sur-déterminé.

À ce point, le texte montre des signes d’essoufflement. Ce qui commence comme une condensation poétique bascule parfois vers un motif qui s’abîge trop rapidement — une image de liaison qui ne porte pas vraiment les personnages. De surcroît, le récit se perd fréquemment dans le minutieux énumération des impressions sensorielles: une précision qui prouve la netteté de l’observation, mais laisse peu d’espace d’expérience pour les personnages. Un accès émotionnel reste étonnamment fermé.

Peu de progression narrative

Même les incursions multilingues comme « flammenschein im bachbett, in zitternden spiegeln, fögl da las vignas veglias cumbatta. dörfer im nacken, felder im krümmen, ün corp spetta per sfudrer » agissent moins comme une extension de l’espace poétique que comme une barrière supplémentaire. Elles ferment le texte, au lieu de l’ouvrir — et compliquent l’accès à un livre qui, sur ses 144 pages soutenues, reste déjà remarquable par sa sobriété en matière de développement narratif.

Ainsi demeure au terme de l’ouvrage l’impression d’une œuvre dont l’ambition esthétique ne se traduit pas par une urgence narrative. Un livre qui, malgré son engagement obstiné avec le souvenir, a du mal à s’ancrer durablement dans la mémoire.

Infos sur le livre
Martina Caluori: Ombres du Pin maritime. Roman. 144 pages, lectorbooks. Zürich 2026. Gebundene Ausgabe: 22 € (ISBN 978-3-907709-27-6)

Élise Fournier