Des aïeux et aïeules queer

30 septembre 2026

On regarde d’abord avec une certaine incrédulité lorsque l’on lit la citation placée en préface, tirée de Jennifer V. Evans, « Eine queere Art der Geschichte » (lien affilié Amazon) : il est question du « courant de mes ancêtres », ainsi que des « parents biologiques » et des « ancêtres queer ».
Pour être clair d’emblée : Evans ne cherche pas, avec son nouveau livre, à recouper l’histoire queer et l’histoire des ancêtres. Comment cela pourrait-il même se concevoir ? De toute façon, au fil des décennies, il est devenu une évidence que la beauté du queer réside justement dans la possibilité de choisir soi-même sa famille : longue vie à la parenté choisie !

Conceptions de parenté et formes relationnelles queer

Et c’est exactement ce dont Evans parle aussi dans son livre. L’historienne et professeure canadienne se penche sur la vie queer dans l’Allemagne postfasciste après 1945. Sa question centrale : comment, à la lumière d’aujourd’hui, parler des liens sociaux qui se déroulaient en dehors du quotidien cisgenre et hétérosexuel ? Les attributions d’appartenance telles que gay, lesbienne, trans, bi, pan et consorts se sont en effet imposées dans le langage courant seulement bien après 1945.
Idée d’Evans : transposer le concept de parenté aux formes de relations queer, qu’elle résume dans le livre par « les parentés queer ». Un terme qu’elle tient à préciser ne pas vouloir charger d’une connotation normative ou progressiste : elle relate par exemple à un moment la baronne Elisabeth Hartung, qui, avec son « Ellis Bierbar », a créé une sorte de refuge pour ces personnes queer rejetées par la société majoritaire.
Hartung est devenue plus connue en 1971 lorsque Rosa von Praunheim l’a présentée dans son film « Nicht der Homosexuelle ist pervers, sondern die Situation, in der er lebt ». Par ailleurs, et c’est ce qui rend ce cas particulier remarquable, Hartung — lesbienne butch — était membre du NSDAP à partir de 1939 et était proche amie de hauts responsables nazis. Cette contradiction et cette dimension morale douteuse retiennent particulièrement l’attention d’Evans.

La Collecte queer
La communauté queer a besoin d’une voix journalistique forte — surtout en ce moment ! Contribuez pour soutenir le travail de E-llico.com.

Les rapports de pouvoir occultés

Ceci est illustré par un autre exemple qu’elle évoque à plusieurs reprises au fil du livre : des relations sexuelles entre des hommes et des garçons — certains mineurs — qui constituent manifestement une porte d’entrée vers les abus de pouvoir.
Ces formes de sexualité vécue qu’elle regroupe sous son vaste concept de « parenté queer » — bien entendu non pas comme une relativisation normative, mais comme une inscription et une redéfinition historiques. Le fait que, sous l’angle anti-normatif d’Evans, les éventuels rapports de pouvoir dans de telles relations passent au second plan est l’une des faiblesses du livre.
Pas une lecture facile

Avec « Eine queere Art der Geschichte », Evans s’inscrit dans ses longues recherches sur la vie quotidienne queer dans l’Allemagne d’après-guerre. Une fois de plus, elle parvient à réaliser un équilibre impressionnant entre le récit minutieux des trajectoires biographiques et une densification historique qui aide le lecteur à prendre du recul et à entrevoir une vue d’ensemble.
Par ailleurs, compte tenu de l’exigence académique, l’ouvrage n’est pas une lecture légère. Mais pour tous ceux qui s’intéressent au travail théorique et à la vie quotidienne queer dans l’Allemagne d’après-guerre, la lecture peut être recommandée sans réserve.

Infos sur le livre
Jennifer V. Evans: Eine queere Art der Geschichte. Queeres Leben in Deutschland nach dem Faschismus. Traduit de l’anglais par Elisa Barth. 500 pages. Éditions Suhrkamp. Berlin 2026. Format poche : 28 € (ISBN 978-3-518-30092-3). E-book: 27,99 €

Élise Fournier