« On m’a photographiée à mort », répondit Marlene Dietrich à l’époque à l’intervieweur et confrère acteur Maximilian Schell. Cet entretien publié en 1983 dans le magazine hebdomadaire Die Zeit est devenu célèbre non seulement pour cette phrase, qui est depuis largement citée. Bien que personne n’ait sans doute compté les photos, il est clair que son visage est devenu l’icône du XXe siècle.
La présente exposition dédiée à Eve Arnold, photographe américaine, proposée par la galerie f3 – freiraum pour fotografie à Berlin-Kreuzberg (à voir jusqu’au 1er mars 2026) montre également des portraits de Marlene Dietrich. La place d’Arnold dans l’histoire de la photographie du XXe siècle est assurément établie et, en même temps, elle rappelle le rôle relativement important des femmes dans l’art photographique.
Née en 1912 à Philadelphie et décédée à Londres à l’âge de 99 ans, Eve Arnold était spécialisée dans les portraits et les reportages, parmi lesquels des clichés qui sont eux aussi devenus des icônes, comme cette femme en maillot de bain sur la plage, dont le corps généreux et imposant semble défier l’objectif, prête au combat.
Grande proximité entre la photographe et les personnes photographiées
Et comme si Arnold répondait ironiquement à la phrase de Marlene Dietrich — qu’elle ne pouvait évidemment pas connaître à l’époque, car celle-ci n’avait circulé que trente ans plus tard —, elle nous présente une prise de dos. En 1952, Arnold avait en effet photographié la star mondiale pendant qu’elle travaillait dans un studio, en captant l’un des clichés par derrière. Nous ne voyons donc pas le visage, et pourtant nous reconnaissons Marlene Dietrich et son corps élégant, habillé avec raffinement et d’une beauté sans défaut.
Vue en oblique, on aperçoit les jambes superposées, le coude posé sur la cuisse et la main soutenant la tête. On distingue les cheveux blonds, légèrement bouclés et bien coiffés. Tout cela forme une ligne douce et fluide. Un chef-d’œuvre — sans aucun doute — un portrait génial qui n’en révèle pas le visage. Et même s’il s’agit d’un cliché mis en scène, il demeure remarquable; on peut même supposer qu’il s’agit d’un cliché volé, saisissant le bonheur du moment juste.
En règle générale, la photographe interrogeait bien sûr les visages des personnes qu’elle portraiturait, et ce de manière particulière, pour le moins intime, les sujets n’étant pas nécessairement des stars. Il serait difficile de trouver de plus beaux clichés de Marilyn Monroe que les innombrables séries réalisées par Eve Arnold. Ce qui rend cette proximité exceptionnelle, c’est la relation d’empathie et de bienveillance qu’Arnold entretient avec les personnes photographiées. Le titre de l’exposition, Capturing Compassion, désigne en effet l’un des aspects centraux de sa démarche. La confiance mutuelle fait que le sujet n’est pas réduit à un objet, mais se révèle dans sa personnalité et son intégrité.
Franchise sans détour
Dans l’exposition, on voit de nombreuses photos prises pendant le tournage du film « The Misfits » (Nicht gesellschaftsfähig) réalisé par John Huston, où Marilyn Monroe partage l’affiche avec Clark Gable et Montgomery Clift. Le scénario est signé par le dramaturge Arthur Miller, qui avait épousé Marilyn en 1956. Ce film aurait pu devenir une étape artistique majeure et n’a finalement été qu’un potentiel non réalisé.
Comme dit, la particularité de ces photos réside dans cette franchise sans détour, ce dépouillement, ce dépourvu d’artifice. Une telle proximité requiert sans doute une grande confiance. Sur une prise datant de 1955, Marilyn tient un livre ouvert dans ses mains. Et que lit-elle ? « Ulysses » de James Joyce. Difficile de dire si cela a été conçu comme une blague, car peu de personnes connaissant le roman de Joyce pourraient l’associer à Marilyn, et lui attribuer une telle lecture. Ce qui révèle surtout nos préjugés profondément ancrés et le pouvoir inébranlable des stéréotypes.
Des formidables documentaires
Comme dit, Eve Arnold n’a pas photographié que des stars, mais elle en a photographié un grand nombre : Joan Crawford, qui parle au téléphone, vêtue seulement d’un corset, d’un soutien-gorge et d’un grand chapeau. Ou encore la inégalée Simone Signoret ou Aimée Anouk, pensive dans une voiture, à la porte du véhicule ouverte, attendant sans savoir quoi. Et bien d’autres encore. Arnold s’intéressait également à des documentations, comme un essai photographique sur Harlem Fashion en 1956, né à New York comme une protestation noire contre l’industrie de la mode dominée par les Blancs.

Par ailleurs, on voit des portraits de l’aristocratie noire américaine, des dames enveloppées de fourrure et coiffées de chapeaux somptueux. À la fin des années 1960, la promo « Black is beautiful » émerge, portée par le chanteur James Brown (« Say it Loud! Black and Proud »). On découvre l’actrice Cicely Tyson, qui popularisa ce look afro. On y voit aussi des photos marquantes de la mouvance Black Muslim des années 1960, avec Malcolm X en figure centrale. Et enfin, Arnold n’a pas manqué, en 1965, de documenter un mariage lesbien au Royaume-Uni.
Cette exposition mérite vraiment le détour et vient constituer un complément précieux à la rétrospective Diane Arbus, encore visible au Martin-Gropius-Bau de Berlin jusqu’au 18 janvier. Deux photographe prêtent leurs regards à l’immense éventail des possibilités expressives de la photographie, montrant comment l’image peut saisir et faire parler l’histoire contemporaine.