Le centre allemand de conseil HateAid, qui lutte contre la haine et les propos de haine sur Internet, est tombé sous le feu des projecteurs de l’administration du président américain Donald Trump. Les deux dirigeantes de l’organisation à but non lucratif ainsi que trois autres Européens ont été interdits d’entrée sur le territoire américain pour des accusations de censure exercée sur des plateformes en ligne américaines, selon le Département d’État américain qui l’a annoncé sur X. Dans une déclaration, les dirigeantes de HateAid, Josephine Ballon et Anna-Lena von Hodenberg, qualifient ces mesures d’« acte de répression ». Le gouvernement français a également exprimé son indignation.
« Nous ne sommes pas surpris. C’est un acte de répression d’un gouvernement qui méprise de plus en plus l’État de droit et qui cherche à faire taire ses critiques avec la plus grande rigueur », ont déclaré Ballon et von Hodenberg à la demande de nos services. Le gouvernement américain chercherait par tous les moyens à empêcher que les entreprises américaines se plient au droit en Europe, remettant ainsi en question la souveraineté européenne. Cette démarche marque une nouvelle étape d’escalade.
Distinction du Bundesverdienstorden pour des «activistes radicaux» ?
L’interdiction d’entrée annoncée par le gouvernement américain mardi soir (heure locale) vise officiellement des «activistes radicaux» et des organisations non gouvernementales qui auraient mené des mesures de censure par le biais de puissances tierces. «Trop longtemps, des idéologues en Europe ont dirigé des efforts organisés pour contraindre les plateformes américaines à punir des points de vue américains qui leur déplaisent», a écrit le ministre des Affaires étrangères Marco Rubio sur X. Il a menacé: s’il n’y a pas de redressement, la liste des personnes sanctionnées s’allongera.
For far too long, ideologues in Europe have led organized efforts to coerce American platforms to punish American viewpoints they oppose. The Trump Administration will no longer tolerate these egregious acts of extraterritorial censorship.
Today, @StateDept will take steps toSecretary Marco Rubio (@SecRubio) December 23, 2025
HateAid offre un accompagnement psychologique et juridique aux personnes victimes de discrimination, d’insultes, de menaces ou d’attaques sur Internet. En octobre, von Hodenberg a été récompensée par l’Ordre fédéral du mérite pour son travail. À l’époque, on disait qu’elle avait, dès 2018, fondé HateAid et ouvert le premier service de conseil à l’échelle nationale pour les cas de violence sur le net.
«Les peuples d’Europe sont libres et souverains»
La personne touchée par l’interdiction de séjour est aussi Thierry Breton, ancien commissaire européen et figure clé du Digital Services Act (DSA), qui vise à réguler les plateformes en ligne au sein de l’UE. Ce paquet législatif et son application pratique — que Rubio décrit sur X comme une «attaque contre toutes les plateformes technologiques américaines et le peuple américain par des gouvernements étrangers» — visent à éviter qu’internet devienne un espace sans règles.
Is McCarthys witch hunt back?
As a reminder: 90% of the European Parliament our democratically elected body and all 27 Member States unanimously voted the DSA
To our American friends: Censorship isnt where you think it is.Thierry Breton (@ThierryBreton) December 23, 2025
Breton et le gouvernement français rappellent que le Digital Services Act a été adopté par le Parlement européen et par l’ensemble des États membres, à une large majorité démocratique. «Les peuples d’Europe sont libres et souverains et ne se laisseront pas imposer des règles pour leur espace numérique par d’autres», écrivait le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot sur X. Il a dénoncé l’attitude de l’administration américaine et souligné que la législation européenne ne s’applique pas aux États-Unis.
Le gouvernement américain cible aussi les critiques d’Elon Musk
Des sanctions ont aussi été prononcées à l’encontre de Clare Melford, fondatrice du Global Disinformation Index (GDI), et d’Imran Ahmed, fondateur du Center for Countering Digital Hate (CCDH), basé aux États‑Unis et au Royaume‑Uni. Selon HateAid, Ahmed vit à Washington et risque désormais l’expulsion des États‑Unis. Les deux organisations œuvrent contre la haine et la désinformation sur Internet.
Propriétaire de X, Elon Musk avait qualifié le CCDH d’« organisation criminelle » l’an dernier. Le CCDH avait classé comme désinformation l’affirmation selon laquelle Trump serait battu par fraude lors de l’élection présidentielle. Pour le GDI, Musk avait appelé à sa fermeture, qui milite aussi contre les risques posés par l’intelligence artificielle générative — un champ d’activité majeur pour le multiorginal milliardaire. L’UNESCO classe le GDI comme « neutre, indépendant et transparent ».
L’Europe comme nouveau terrain de confrontation
Rubio et d’autres responsables américains ont à plusieurs reprises critiqué ce qu’ils présentent comme des actes de censure sur Internet en Europe. Par exemple, la décision de la Commission européenne de sanctionner X à hauteur de 120 millions d’euros pour des manquements à la transparence a déclenché une vive réaction à Washington. Rubio a alors promis que les jours de censorship en ligne pour les Américains seraient comptés.
Trump a critiqué les lois européennes sur le numérique par le passé en les qualifiant de distorsions de concurrence. Son vice-président, JD Vance, a parlé d’une supposée oppression de la liberté d’expression en Europe, où les positions politiques conservatrices seraient principalement censurées. Des organisations de droits de l’homme et des think tanks qui défendent l’État de droit et la démocratie accusent, quant à elles, le gouvernement américain de vouloir réduire au silence ses détracteurs et d’éloigner les opinions indésirables du débat politique à l’aide d’un secteur technologique aligné sur l’État.
«Nous ne nous laisserons pas intimider»
Dans son avis de sanctions, le Département d’État reproche à HateAid d’avoir été fondé après les élections fédérales de 2017 en Allemagne dans le but de constituer un contrepoids à des «goupes conservateurs». La réponse des deux fondatrices, qui rejettent toute orientation politique, a été sans équivoque: «Nous ne nous laisserons pas intimider par un gouvernement qui instrumentalise les accusations de censure pour faire taire ceux qui défendent les droits humains et la liberté d’expression», a-t-on indiqué dans leur déclaration. HateAid poursuivra son travail de toutes ses forces.
