Fantasies sexuelles entre dégoût, joie du malheur d’autrui et compassion

27 août 2026

Le rejet commence rarement chez Tony Tulathimutte par un simple non. Il s’infiltre plutôt dans ses personnages, se transforme lentement en blessure, en obsession et, finalement, en idéologie. Dans « Fiasko » (lien affilié Amazon), l’auteur américain né en 1983 réunit sept récits acérés, parfois audacieux sur le plan formel, pour former un panorama grotesque de la société contemporaine et une radiographie des mœurs actuelles.

Ses personnages expriment leur solitude comme une accusation adressée à la société : un jeune homme se donne des airs de connaisseur des femmes et, après plusieurs refus (« préférer rester amis »), finit par mettre sa frustration sexuelle sur le compte des femmes (« Le féministe »). Une jeune femme éprise perdue dans l’amour sombre se mue peu à peu en obsession destructrice (« Pics »), un homme gay tourmenté par des fantasmes sexuellement sadiques (« Ahegao ») et un homme en plein ascension professionnelle entraîne sa partenaire dans son délire d’optimisation (« Notre avenir sera dope »).

Le ton précis du net

Les personnages de Tulathimutte sont systématiquement seuls, tournés vers eux-mêmes et persuadés que le monde leur doit quelque chose. Des motifs récurrents comme la figure incel ou celle du Nice Guy s’étendent sur l’ensemble des récits pour dessiner une société sombre à l’ère du numérique. Il ne s’agit pas seulement des abîmes des perdants en ligne, mais aussi de ceux qui les observent avec un regard moralisateur et prétendument éclairé.

Le véritable art de « Fiasko » réside dans la souplesse de la langue. Avec précision, Tulathimutte restitue le ton des applications de rencontres, des chats de groupe, des posts sur Reddit et des débats idéologiques en ligne.

Lorsque la dispute dans un groupe de discussion s’envenime, l’une des femmes écrit : « seulement de bonnes vibes dans cet espace, s’il vous plaît, je n’aime pas jouer la mimose ici, mais ce conflit n’est pas si bon pour ma santé mentale, pour être honnête ». Ou quand l’auto-optimiseur gaslight sa petite amie : « Tout ce que je dis et fais, c’est déjà si horrible, et tu n’as jamais eu raison de ta vie, j’en suis sûr ; c’est ma faute si tu passes ta journée à rester assise là et à tourner les pouces, bon sang, qu’est-ce que je suis pour un tel enfoiré ».

Pas adapté à toutes les ambiances

« Fiasko » n’est pas adapté à toutes les humeurs ni à tous les publics : les fantasmes sexuels et les humiliations peuvent être répulsifs. Or, ce sont précisément ces exagérations qui confèrent au roman son caractère satirique. Le livre oblige le lecteur à passer sans cesse de l’effroi à la jouissance coupable puis à l’empathie.

Informations sur le livre
Tony Tulathimutte: Fiasko. Fictions. Traduit de l’anglais par Stefanie Jacobs, Stefanie Ochel et Jan Schönherr. 384 pages. dtv. München 2026. Relié: 26 euros (ISBN 978-3-423-28577-3). Livre électronique: 19,99 €

Élise Fournier