James Krüss : centième anniversaire et la dimension queer entre les lignes

8 juin 2026

Jäckie — tel est le nom de l’alter ego littéraire de James Krüss, l’auteur de livres pour enfants. Dans son roman pour adultes « Der Harmlos », le héros observe, par un après-midi d’hiver, deux jeunes hommes qui s’embrassent quelque part au début des années qui suivent la guerre. L’un est un apprenti boulanger, au visage rond et potelé, l’autre un jeune compagnon boucher, dont le visage finement modelé brillait de deux globes oculaires sombres. Jäckie connaissait les deux, mais il n’avait pas compris qu’ils formaient un couple qui s’embrassait — et peut‑être bien davantage — et cela l’excitait. Son désir, son engin, se tendait si fort que cela lui faisait mal.

Peu après, lors de la fête de Noël de sa tante, il tombe amoureux d’un soldat britannique nommé Gant, qui lui rappelle le jeune boucher. Après quelques verres d’alcool fort, il danse avec lui et le trouve d’une beauté surnaturelle. Pour le dire au revoir, ils échangent un baiser chaud et langoureux. Par pudeur ou par timidité, Jäckie n’ose pas prendre contact avec Gant dans l’immédiat, et lorsque, quelques jours plus tard, le cœur battant à tout rompre, il finit par le chercher, celui‑ci est déjà reparti vers sa patrie écossaise — il ne reste qu’une lettre d’amour et le souvenir. Cette nostalgie le saisit de nouveau plus tard, lorsqu’il s’engage dans une aventure avec une jeune femme nommée Rosemary, et que, lorsqu’elle l’embrasse, il ressent comme si les lèvres pleines de Gant revenaient sur lui.

Coming-out littéraire chiffré

Que Krüss écrive ici sur lui‑même est indéniable. Tout comme Jäckie, l’auteur est né sur Heligoland en 1926. Lui aussi a grandi en plein cœur du national‑socialisme, a été envoyé au front à seize ans et a connu l’époque de l’après‑guerre dans l’Ouest. « Der Harmlos » est considéré comme un roman semi‑autobiographique — avec un coming‑out littéraire chiffré qui se déploie morceau après morceau telle une énigme. C’est un document d’époque qui laisse entrevoir l’invisibilité des désirs homosexuels pendant les premières décennies de la RFA.

Apparemment, Krüss s’est évertué à mettre des mots sur cette part de lui‑même, surtout en tant qu’auteur de livres pour enfants, dans le climat homophobe des années d’après‑guerre. Le moindre soupçon aurait suffi à faire de lui une menace pour son jeune public et à ruiner sa carrière de manière irréversible. C’est pourquoi Krüss ne commence à travailler sur son œuvre biographique qu’en 1979, et il faut presque une décennie de plus — jusqu’en 1988 — pour que « Der Harmlos » voie le jour, mais sous une forme poétiquement codée. Dans l’opinion publique, son homosexualité demeure longtemps un tabou, bien au‑delà de sa mort en 1997.

Percée avec « Timm Thaler ou Das verkaufte Lachen »

La base de cette réserve a été posée très tôt. Selon plusieurs sources, Krüss aurait vécu en 1938, à l’âge de douze ans, sur Helgoland, un procès lié à la persécution des homosexuels sous le régime nazi — l’un des prévenus s’est donné la mort. Après son service militaire, Krüss, entré en 1942, revient sur l’île uniquement en tant que visiteur. Dans la jeune République fédérale, il gravit rapidement les échelons jusqu’à devenir un auteur jeunesse acclamé. Ses premiers grands succès remontent aux années 1950, avec des titres comme « Henriette Bimmelbahn », puis, en 1959 avec « Mein Urgroßvater und ich » et en 1962 avec « Timm Thaler ou Das verkaufte Lachen », qui constituent son véritable triomphe. Il écrit des pièces radiophoniques, des poèmes et des scénarios télévisuels, reçoit le Deutscher Jugendliteraturpreis et vit au zénith de sa carrière à Munich.

C’est seulement dans le documentaire de Martina Fluck, « James Krúss oder Die Suche nach den glücklichen Inseln » (2007), que l’homosexualité de Krüss est abordée ouvertement. Un complice des années munichoises raconte que Krüss aurait été braqué et finalement poussé à fuir à cause de sa vie homosexuelle débridée. À cette époque, Krüss note dans son journal : « J’aimais à travers les grandes villes allemandes… » Et peu après lui vient l’idée de quitter l’Allemagne. C’est par son alter ego dans « Der Harmlos » qu’il écrira plus tard que l’on peut voir, rétrospectivement, qu’il avait été repoussé loin des contraintes — tant mentales que physiques — vers cet autre, étranger et inquiétant.

Une nouvelle vie sur Gran Canaria
Krüss s’installe à Gran Canaria en 1966, après avoir acquis, un an plus tôt, une propriété lors d’un séjour. Il y passe le reste de sa vie, aux côtés de son compagnon Dario Pérez. Plus de trente ans, les deux hommes vivent ensemble dans leur maison, haut au‑dessus d’une gorge, dans le village de La Calzada. Dans le documentaire diffusé en 2008 par le Bayerischer Rundfunk, Pérez raconte leur relation et leur vie commune.

Dario Pérez vit encore aujourd’hui dans la maison commune
Même en Espagne, la vie pour les hommes gay à cette époque n’était pas simple. Selon le biographe Klaus Doderer, la relation entre les deux hommes à Gran Canaria n’est pas passée inaperçue. Sous le régime de Franco, des forces conservatrices du village pouvaient mobiliser l’église et la loi contre eux à tout moment. Or Krüss est prospère et considéré comme un auteur établi. Ensemble avec Pérez, il s’implique dans la vie du village, tisse un réseau local, entretient des liens avec le quartier, le maire et le prêtre catholique. Pérez vit encore aujourd’hui dans la maison de La Calzada, près de trente ans après la mort de Krüss. La communauté d’héritiers de James Krüss a invité le septuagénaire aux cérémonies du centième anniversaire de Krüss à Munich. Il est remarquable que, selon les porte‑parole, aucune photo ne montre le duo ensemble ou même Pérez seul — alors que le couple a vécu si longtemps et si près l’un de l’autre qu’on parlerait, pour un couple hétéro, d’un mariage d’argent. Apparemment, l’héritage n’éprouve pas d’étonnement face à ce vide. Par ailleurs, l’intérêt pour la façon dont le désir homosexuel de Krüss s’est inscrit dans son œuvre est très limité.

Krüss’ Homosexualité reste un tabou
Ainsi, même dans le programme d’une journée anniversaire organisée par l’Institut International de Bibliothérapie pour la jeunesse (IJB) à Munich, on ne prononce pas un mot sur l’homosexualité de Krüss. Les thèmes des conférences et des ateliers portent sur l’œuvre frisonne de l’auteur, sur sa façon d’affronter la période nazie ou sur la « pertinence didactique des comparaisons mises en scène dans l’œuvre de James Krüss » — mais ce qui l’a finalement poussé à quitter l’Allemagne demeure une lacune. L’écriture cryptée biographique de Krüss est elle aussi omise. À la demande, Ada Bieber, la curatrice et spécialiste de Krüss, répond : « Je n’ai pas mené de recherches sur ce sujet et je ne peux donc pas donner d’opinion — pour le moment, je ne sais même pas qui aurait travaillé dessus. »

Cette remarque est saisissante, car déjà Barbara Scharioth, ancienne directrice de l’IJB, indiquait dans le documentaire télévisé de Martina Fluck que James Krüss n’avait pas pu vivre son homosexualité librement en Allemagne. Des preuves littéraires de ce fait existent bel et bien dans ses journaux et ses lettres, qui n’ont pas encore été entièrement exploités. Dans des temps marqués par la montée de l’homophobie, cette connaissance acquise il y a environ vingt ans court le risque d’être à nouveau éludée.

Timm Thaler comme histoire d’un outsider
Sur la base de ce contexte biographique, la queerness de Krüss peut aussi se lire entre les lignes dans sa littérature pour enfants et adolescents. Timm Thaler raconte l’histoire d’un monde façonné par l’adaptation et le pouvoir, où l’héros, outsider, vend son rire pour dans un processus courageux retrouver son être profond et s’affirmer.

Plus légère, en revanche, est l’histoire “Sängerkrieg der Heidehasen”, surtout connue comme pièce radiophonique. L’histoire autour du ministre des chants intrigant, du Wackelohr traître et du chanteur Lodengrün est une parodie de la dramaturgie opératique wagnérienne — et pour certains amateurs d’opéra gay, c’est une œuvre culte qui résonne avec l’univers de l’enfance.

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Queerness avant la lettre

Dans le poème publié pour la première fois en 1973, « Ein Junge namens Monika » Krüss semble tirer un subversif plaisir à remettre en question les certitudes : identité, corps, attributs — tout est échangé, retourné, assemblé de manière contradictoire : « Son ventre rond était comme une planche / et ses pommettes gonflées étaient creuses. Son grand frère, Babette, portait des chaussettes interminables. » Le poème suit une dialectique ludique qui parcourt une grande partie de l’œuvre de Krüss : chaque étiquette engendre aussitôt son contraire. Le sens ne provient pas de la clarté, mais de la juxtaposition de l’incompatible. Le fait que le titre lui‑même remette en cause l’affectation du genre paraît aujourd’hui évident — presque une queerité avant la lettre.

La pensée dialectique était, pour James Krüss, un motif central de son écriture — dans son roman « Der Harmlos », elle est sans cesse au cœur du conflit et de l’union des contraires, jusqu’à ce qu’une ancienne loi soit brisée et qu’une nouvelle vérité soit atteinte. « Si vous voulez mener un jeu d’esprit comme nous, il ne faut pas se demander quel pensée est admissible et laquelle ne l’est pas », dit‑il à un oncle au sujet de son alter ego.

Heureusement, cette réflexion dialectique demeure présente dans l’œuvre de Krüss tout au long.

Le roman semi‑autobiographique de James Krüss, « Der Harmlos », est actuellement épuisé. Bien que de nombreuses œuvres aient été rééditées à l’occasion de son centième anniversaire, aucune réédition du roman n’est prévue pour le moment. Même en occasion, le livre est rarement disponible en Allemagne ; seules quelques bibliothèques en disposent. Le documentaire de Martina Fluck « James Krüss oder Die Suche nach den glücklichen Inseln », longtemps librement accessible sur YouTube, a été supprimé début mai 2026. La conférence anniversaire « 100 Jahre James Krüss: Narrative und Perspektivierungen zu Werk und Autor im Kontext von Geschichte, Sprache und den Künsten » aura lieu les 3 et 4 juillet 2026 à Munich.

Élise Fournier