Écrivaine, esprit libre, icône androgyne de l’autodétermination littéraire, révolutionnaire des salons fumeurs de cigares, précoce socialiste et éditrice — il est difficile, dans l’histoire de la littérature européenne, de trouver une figure aussi riche en nuances que George Sand. Victor Hugo la qualifiait d’« une immortelle », et pour Gustave Flaubert elle relevait « l’une des grandes personnalités de la France », tandis que Baudelaire la détestait profondément.
George Sand naît en 1804 à Paris sous le nom d’Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil. Elle grandit sur le domaine de sa grand-mère à Nohant et y passe son adolescence dans un couvent augustinien. À la mort de sa grand-mère, Aurore hérite du domaine ainsi que de l’Hôtel de Narbonne, une demeure patricienne à Paris.
Premiers mariages et divorce
A 18 ans, Aurore épouse Casimir Dudevant, un homme sans le sou. Le mariage précipité tourne rapidement au fiasco : Dudevant s’avère être un buveur, et Aurore entretient plusieurs liaisons. En 1836, le divorce est prononcé.
Encore mariée, elle commence à écrire et se forge une réputation de journaliste pour Le Figaro et de romancière. En 1831, elle collabore avec Jules Sandeau à son premier roman, « Rose et Blanche ». Le pseudonyme « J. Sand » transforme Aurore en « George Sand », et un an plus tard paraîtra son premier roman entièrement écrit par elle seule, « Indiana ». Dans cette œuvre, elle raconte l’histoire d’une jeune femme enfermée dans un mariage sans amour, qui cherche le véritable amour.
Un chiffon rouge pour les egos fragiles
La jeune femme androgyne, aux cendres de cigares et à la peau de femme libre, irruption dans le paysage artistique parisien dominé par les hommes et devient aussitôt célèbre et sulfureuse. Charles Baudelaire la traite de « latrine », et Friedrich Nietzsche la nomme « vache à lait ». Signe, avant tout, de la jalousie blessée des egos rivés au devant de sa prolificité : elle publie plus de 80 romans, ainsi que des récits de voyage, des pamphlets et des essais politiques. Alfred de Musset écrit d’elle : « J’avais travaillé toute la journée. Le soir, j’avais composé dix vers et bu une bouteille de schnaps; elle avait bu un litre de lait et écrit la moitié d’un livre. »
Sand devient rapidement l’une des écrivaines les plus courues et les mieux payées de son époque. Nombre de ses œuvres sont traduites peu après leur publication et circulent dans les pays européens.
Sand ébranle la bourgeoisie parisienne à chacun de ses déplacements : elle apparaît le plus souvent en pantalon et coiffée d’un chapeau cylindrique. Depuis 1801, porter le pantalon était interdit aux femmes à Paris. Seule une « permission de travestissement » pouvait permettre à une femme de porter des vêtements d’homme. George Sand garde ce document sur elle en permanence et le renouvelle tous les six mois.
Centre de la bohème créative
La demeure parisienne de Sand et son domaine de Nohant deviennent des lieux de rencontre pour de nombreux artistes. Honoré de Balzac, Alexandre Dumas, Eugène Delacroix, Franz Liszt et Marie d’Agoult figurent parmi ses hôtes réguliers. On prête à Sand des liaisons avec des hommes et des femmes. De nombreuses liaisons masculines sont bien documentées; les amantes féminines sont souvent présentées comme des « amies intimes ». Seule la relation avec l’actrice Marie Dorval est clairement attestée. Sand fait la connaissance de Dorval en 1833, après lui avoir adressé une lettre admirative. Elles entament une liaison passionnée et entretiennent une correspondance qui se poursuit jusqu’au décès de Dorval en 1849. Sa relation la plus célèbre est celle avec le compositeur Frédéric Chopin. Leur liaison dure près de neuf ans. Leurs lettres montrent que Chopin éprouvait des sentiments affectueux, mais peu romantiques pour elle; ses propres lettres témoignent d’une proximité plus marquée avec ses amis masculins.
Sa réticence à se conformer à des catégorisations hétéro-normatives se manifeste surtout dans le roman dialogue « Gabriel ». Le jeune Gabriel apprend à l’adolescence qu’il est né femme. Son grand-père l’a élevé comme homme afin qu’il hérite du titre et des biens. Gabriel aime autant les hommes que les femmes, vit en tant qu’homme et en tant que femme et trouve, entre les rôles de genre, l’amour, le patriarcat et la crise identitaire, son chemin vers la liberté personnelle.
Engagement politique
Dans les années 1840, les travaux de Sand s’orientent de plus en plus vers des thèmes sociaux et des critiques religieuses. Aux côtés du philosophe Pierre Leroux, elle fonde la revue socialiste « Revue indépendante », où est publié le roman « Consuelo/La Comtesse de Rudolstadt », décrivant une société utopique sans distinctions entre sexes et classes sociales.
Sand est une fervente partisane de la révolution de Février 1848. Elle s’installe à Paris et prend la direction de la revue officielle du nouveau gouvernement. Lorsque Louis-Napoléon Bonaparte est élu président, elle est d’abord enthousiaste. Mais il se fait couronner empereur, et Sand s’en détourne, quittant Paris.
George Sand s’éteint le 8 juin 1876 dans son domaine de Nohant, à l’âge de presque 72 ans. De son inhumation, Gustave Flaubert raconte que des célébrités et des paysans se massèrent ensemble sous la pluie et dans la boue jusqu’aux chevilles autour de sa tombe. Une scène qui semblait sortir directement d’une de ses propres histoires, comme si le monde des romans venait une nouvelle fois saluer son départ.
