Ce jeudi s’ouvre au Martin-Gropius-Bau de Berlin une exposition intitulée « Kreuzberg : art et migration depuis 1960 ». En onze grandes salles, c’est une histoire de l’art berlinoise qui est proposée comme on ne l’a jamais vue. La raison, aussi banale qu’effrayante, tient à ce que nous ne connaissons pas ces images, ces sculptures et ces installations, ce qui s’explique par une double exclusion.
D’abord l’exclusion sociale motivée par le racisme, dont les migrant·e·s ont été confronté·e·s depuis leur recrutement en tant que « gastarbeiter » dans les années 1960, et pas seulement à Berlin. Et une deuxième raison réside dans le désintérêt quasi général des collections et des musées à prendre au sérieux le travail artistique des migrant·e·s, sans même chercher à le connaître.
Pourquoi la restriction à Kreuzberg ?
Pourquoi, toutefois, cette reconnaissance tardive et grandiloquente de l’art migrant s’est-elle limitée à Kreuzberg ? Cela ne m’apparaît pas comme une explication éclairante. Et que la présentation se termine dans les années 1980, c’est‑à‑dire avec la chute du mur et le tournant politique, prive au moins la possibilité de répondre à la question de savoir comment les conditions de vie ont encore évolué — mot‑clé « années des battes de baseball ».
Bien sûr, il est compréhensible que le nom de Kreuzberg possède en soi une aura particulière — autant négative que positive. À la fois comme point sensible social (référence au débat sur l’image urbaine et au synonyme « Kreuzberger Verhältnisse ») et comme un timbre presque mythique qui attire tout ce qui est alternatif dans et autour de ce quartier berlinois, avec tout ce flot subculturel et les milieux left‑radicals qui y résident.
Où est passée la queerness ?
Si cette grande exposition, avec tout ce qu’elle révèle et propose, est indéniablement à voir et que le travail curatorial mérite d’être salué, une question m’a hanté à l’issue de la visite: Is That All There Is ? C’est d’ailleurs une interrogation qui revient dans une chanson de Peggy Lee. Et c’était aussi la mienne. Oui, est‑ce vraiment tout cela et toute la vérité sur le thème de l’art et de la migration ?
Non, car où reste donc la queerness ? Y avait‑il vraiment aucun migrant·e queer, artistiquement doué·e, sans imposer comme condition un parcours académique dans l’art ? Le hasard a fait que hier soir eine Vernissage dans la Eisenacher Straße a comblé ce que j’avais regretté au Martin‑Gropius‑Bau : de l’art migrant·e queer.
« Das Kleid » de Cihangir Gümüştürkmen
Dans le cadre de la Art Week, malheureusement uniquement jusqu’au dimanche (13 septembre), l’exposition « Mutterland » au TAM Museum germano‑turc présente des œuvres de Cihangir Gümüştürkmen, vivant à Berlin depuis la fin des années 1970. Au centre se trouve une installation intitulée « Das Kleid ». Il s’agit d’un hommage à la mère de Cihangir, décédée l’an dernier, arrivée en Allemagne en tant que « Gastarbeiterin » et qui, après son divorce, a vécu à Berlin en tant que mère célibataire avec ses deux fils. C’est aussi l’histoire d’un coming‑out gay. Cihangir en raconte les contours dans un documentaire qui fait partie de l’exposition.

L’installation, pour sa part, se déploie sous la forme d’un contour enorme et texturé d’un immense vêtement, constitué de nombreuses robes colorées et d’innombrables autres objets issus des biens de la mère. Elle raconte aussi une vie mouvementée: ce sont les valises qui faisaient l’aller‑retour entre Berlin et Izmir, les chaussures élégantes, aussi la blouse blanche portée par la mère de Cihangir chez Siemens, et enfin la machine à coudre. C’est à la fois un hommage émouvant et poignant à une femme manifestement forte et sûre d’elle.
Pour les impatients, il reste encore jusqu’à dimanche l’occasion de s’imprégner des impressions d’un pays‑mère qui renferme aussi une histoire queer à Berlin.
