En Allemagne, elle est peu connue, mais Maud Marin (1945-2025) fut la première avocate française ouvertement inter et transgenre, probablement même au monde. Aujourd’hui marque le premier anniversaire de son décès.
Le parcours de vie aussi semé d’obstacles qu’exceptionnel de Maud a commencé à Rouen, en Normandie, où elle est née le 28 juin 1945. Bien que ses organes génitaux ne soient pas clairement développés, elle est identifiée à la naissance comme garçon. Or, dès son enfance, il devient évident qu’elle se sent fille. Maud vit dans une jeunesse isolée des autres enfants, lutte contre l’incompréhension de ses parents face à sa féminité et subit des violences sexuelles de la part d’un camarade de classe.
La relative liberté n’arrive qu’au moment de son déménagement à Paris, où elle entame, au sein du ministère français des Postes, un double parcours en droit. C’est ici qu’elle découvre de nouveaux modes de vie. Elle commence à expérimenter les vêtements féminins, le maquillage et les prénoms féminins, et finit par choisir le prénom « Maud », qui sonne comme un prénom voyageur et cosmopolite.
Après le coming-out, licenciée
En laissant libre cours à sa féminité, elle ne peut toutefois compter sur l’assentiment de la société: elle est condamnée tant par sa mère, issue d’une famille catholique et conservatrice, que par son père, un athée croyant au progrès. Le rejet s’accompagne d’une ignorance totale: elle se déclare à plusieurs reprises homosexuelle, car la transidentité demeure un concept totalement inconnu. Quant à la reconnaissance légale, elle n’en peut pas espérer: si l’État français n’attaque plus l’homosexualité entre adultes depuis 1791, il continue d’imposer des normes de genre là où il peut, même après 1968. Lorsque Maud Marin se présente au travail vêtue d’une tenue androgyne et affirme à un médecin administratif qu’elle est homosexuelle, elle est licenciée: inapte au service public.
La perte de son poste au ministère signifie pour Maud la fin de ses études de droit. Rejetée par sa famille et sans ressources, elle n’a d’autre choix que de gagner sa vie par le travail sexuel. Elle rêve d’une existence d’indépendante, dans un appartement luxueux et avec une clientèle aisée, mais sur le marché parisien du travail sexuel — disputé et strictement contrôlé par les proxénètes — elle doit longtemps faire le trottoir pour attirer des clients. Et comme proxénètes et travailleurs du sexe veillent jalousement à leurs « quartiers », commence ainsi l’existence de Maud en tant que travailleuse du sexe dans le Bois de Boulogne, un grand parc parisien. La nuit, elle y propose ses services. Chaque rencontre débute par une confession: « Je ne suis pas une vraie fille. »
Les dangers du travail sexuel
À l’horreur et à l’humiliation ressenties s’ajoutent les risques propres au travail sexuel: tous les clients ne paient pas, certains se montrent violents; à plusieurs reprises, Maud se voit fracasser les dents et, une fois, elle reçoit une menace de mort. Par la suite, elle se place sous la « protection » d’un proxénète. Cela signifie toutefois qu’elle doit reverser une grande partie de ses revenus à ce dernier et se retrouver mêlée aux conflits entre bandes rivales. Outre les clients et les proxénètes, la police représente une autre menace. Des agents de police majoritairement masculins décident arbitrairement des horaires et des lieux où certaines travailleuses du sexe peuvent exercer; à de nombreuses reprises, Maud et d’autres sont arrêtées et retenues des heures durant.
Avec les revenus tirés de ce travail, Maud finance sa transition médicale, d’abord le traitement hormonal. En 1974, elle subit même une opération de réassignment sexuel. Elle doit se rendre en Belgique pour cela, car l’État français considère l’opération comme une castration interdite sur son sol.
Changement de sexe à l’état civil obtenu par voie judiciaire
Le contrôle de l’État français sur le corps de ses citoyens est étendu: elle échappe au service militaire en se présentant au contrôle en tant que femme; pour les médecins de l’armée, son intersexualité justifie son aptitude. Après l’opération de réassignment, elle est néanmoins toujours considérée comme un homme. À un moment donné, elle obtient de faux papiers qui l’identifient comme femme. Lorsqu’elle est arrêtée pour travail sexuel, détenue dans une prison pour travailleuses du sexe et soumise à un examen gynécologique, elle échappe toutefois à l’emprisonnement dans une prison masculine grâce à la sympathie de la gynécologue. Là-bas, elle serait exposée à l’humiliation et au viol par des gardiens et des détenus.
Une reconnaissance officielle du sexe n’est possible en France qu’à partir de 1992. Maud Marin est l’une des rares personnes à avoir obtenu ce changement avant cette date. Son chemin est soutenu par la ministre de la Santé, Simone Veil. Le 22 mai 1978, un tribunal déclare que Maud Marin n’a jamais été un « vrai » homme et que l’État doit donc la considérer comme une femme. Cette reconnaissance lui permet de terminer ses études de droit, de sortir du travail sexuel et de devenir avocate. Sa mère se réconcilie avec elle et la soutient dorénavant.
Auteur à succès de trois livres
Pourtant, dans son nouveau métier, elle ne peut échapper à son histoire personnelle: en tant qu’avocate de défense pénale, elle est notamment aux côtés des travailleuses du sexe, des personnes détenues et d’autres femmes marginalisées. À plusieurs reprises, on ne manque pas de lui rappeler sa transidentité et son passé de travailleuse du sexe. C’est pourquoi, sur les conseils de ses collègues, elle met fin à sa pratique d’avocate. Vers le tournant des années 1990, elle réapparaît en tant qu’autrice à succès de trois livres relatifs à son parcours, au travail du sexe et aux prisons féminines: « Le Saut de l’ange », « Tristes plaisirs » et « Le Quartier des maudites ».
Au début des années 1990, elle tente à nouveau de devenir avocate dans les banlieues parisiennes, mais les conflits avec sa profession recommencent: Maud accuse la justice d’être trop « axée sur les auteurs » et elle remet publiquement en cause les conclusions officielles dans un attentat terroriste islamiste. Finalement, à la fin des années 1990, elle se voit retirer son autorisation d’exercer. Dans cette période, elle reçoit le soutien du homme politique d’extrême droite antisémite Jean-Marie Le Pen.
Malheureusement, ses œuvres n’ont jamais été traduites
Par souci d’argent, Maud Marin déménage en 1999 avec une femme, Liliane Chenu, dans la maison de sa mère à Cahors, où les deux vivent jusqu’au décès de Maud, dans le cadre d’un PACS. L’héritage de Maud Marin réside notamment dans ses livres: dans ses œuvres, Maud condamne la société, l’État et le système juridique, mais surtout le travail du sexe et les proxénètes. Ses livres restent épuisés en France et n’ont malheureusement jamais été traduits en allemand ou en anglais — il serait souhaitable que cela change bientôt et que la vie de Maud soit portée à la connaissance d’un public plus large.