«Un enfant lâche était un stigmate secret, et un enfant qui avouait détester sa frange était quelque chose comme un lépreux dans notre société.» Dès cette phrase, se condense la vision enfantine de Das gute Benehmen (lien d’affiliation Amazon) : une société où les émotions ne doivent pas exister, mais seulement être gérées correctement.
Aroon St. Charles aborde son cheval avec une crainte révérencieuse — incapable d’évaluer l’impulsivité de l’animal et encore moins de défendre face un père émotionnellement absent, dont la passion ne sait s’exercer que dans les courses hippiques. Avec son frère Hubert, il forme un duo étrange contre elle: ils se moquent d’Aroon, et elle sourit, car le moquerie reste une façon d’être vue. Être regardé, même par la dérision, devient la seule forme d’affection.
Rituels dépassés d’une suprématie aristocratique
Aroon est moins un individu qu’un produit de son milieu : une noblesse anglo-irlandaise en déclin dont les codes d’étiquette rigides étouffent toute vérité émotionnelle. Alors que le patrimoine familial se délite, les St. Charles s’accrochent à des rituels dépassés de suprématie aristocratique. Ils traitent les domestiques avec une suffisance qui semble naturelle, comme si la cruauté sociale était un droit de naissance. Une gouvernante qui tente d’apprendre à Aroon les savoir-faire sociaux et l’empathie est systématiquement humiliée par la famille et finalement poussée au suicide.
On dit d’elle, par exemple: « Avec les ornementations et les inventions du jeu, qui rendaient le rire possible, des détails tels que la longueur et l’atmosphère de certains jours, un regard furtif qui révélait l’amour secret ou l’hostilité, nous moquions en réalité notre enfance respective, qui nous avait faits les personnes que nous étions ».
Une narratrice antipathique
C’est un moment central, car Aroon n’est pas du tout aimable. Elle est prête à joyeusement user du mal, égocentrique et émotionnellement insensible — et le roman n’en fait aucun secret. À aucun moment le récit ne permet une identification simple avec sa narratrice. Aroon se déplace dans le monde sans parvenir à percevoir réellement les sentiments des autres. Dès le début, le ton mêle comique et trouble : un décès raconté avec l’évidence tranquille d’un banal petit désagrément. Contre les réticences des fidèles domestiques Rose, Aroon offre à sa mère malade un mousse de lapin. Avant que quiconque puisse réagir, l’odeur du plat se change en nausée; la mère meurt. Aroon, elle, ne réagit ni au choc ni à la culpabilité, mais avec une froideur pragmatique: elle se nettoie, remet de l’ordre dans le ménage et demande à Rose de remettre le plat au chaud.
C.cette nonchalance effrayante définit le ton du roman: la cruauté naïve n’apparaît pas comme une exception, mais comme une norme sociale. La traduction érudite de Bettina Abarbanell montre comment le texte travaille entre les lignes. Il faut d’abord s’imprégner du style, apprendre à déceler la malveillance, l’inimitié, l’égocentrisme et l’auto-promotion qui se cachent derrière l’apparence du « bon comportement » éponyme. Rien n’est exprimé; tout demeure habillé de politesse. Pourtant, dès que l’on saisit ce rythme, le roman déploie une étrange intensité — une perte de repères qui colle parfaitement à ses personnages moralement en déroute.
L’homosexualité comme tache aveugle de la narratrice
particulièrement frappant est ce qui n’est jamais nommé. Aroon est tellement absorbée par elle-même qu’elle ne voit pas — ou ne veut pas reconnaître — que Richard n’est pas épris d’elle, mais très probablement de son frère. L’homosexualité n’existe pas dans le roman comme un secret tabou, mais comme une tache aveugle de la narratrice. Elle est bien trop polie pour dire ce qui est évident: que ses fantasmes romantiques sont mal dirigés, que son père a des liaisons, que sa mère s’installe dans une froide mépris, et que les relations affectives de la famille ont déjà défié les rôles sociaux officiels. Le silence n’est pas un refuge moral: c’est l’expression de l’égocentrisme radical d’Aroon.
Ainsi, le roman devient une sombre histoire de formation pour une jeune fille en surpoids, constamment humiliée sans réellement le comprendre. « Elle acceptait mon inutilité », une phrase qui frappe d’une clarté terrifiante: Aroon a internalisé la vision de son entourage. Son père et son frère s’en servent comme d’une blague, et ses rires forcés appartiennent parmi les passages les plus douloureux du livre: tenter d’être la cible d’une plaisanterie dont on est soi-même la cible. On espère sans cesse qu’elle parviendra à s’échapper — mais c’est là toute la tragédie. Aroon ne possède ni le langage émotionnel ni la confiance nécessaire pour reconnaître sa situation.
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Un regard dépourvu de charme sur la société
Que ce roman soit aussi sans fard tient aussi à son histoire de création. Molly Keane publiait sous le pseudonyme M. J. Farrell depuis les années 1920 et s’était retirée du milieu littéraire pendant un long temps. À la fin des années 1970, elle recommença à écrire. Lorsque Das gute Benehmen parut en 1981, elle avait plus de soixante-dix ans et publiait pour la première fois sous son nom véritable. Le roman se lit donc comme un regard rétrospectif et désenchanté sur la société dont elle était issue — une condamnation tardive, sans nostalgie.
La satire amère, promise par le meurtre au début, n’atteint toutefois pas le roman de manière constante. Parfois on aimerait une escalade littéraire plus marquée, des moments où la cruauté refoulée éclate de manière plus directe. Mais peut-être est-ce là la véritable conséquence du livre: la catastrophe n’arrive pas avec bruit, mais avec politesse. « Nous tenions la tête hors du marécage, étouffant le désespoir qui hurle dans un bon comportement. » Cette phrase ressemble à un programme silencieux — pour cette famille, pour leur classe et pour un roman qui montre à quel point la politesse peut être dévastatrice lorsqu’elle devient la religion remplaçant une société émotionnellement en faillite.
Molly Keane: Le bon comportement. Roman. Traduit de l’anglais par Bettina Abarbanell. 336 pages. Kjona Verlag. Munich 2026. Livre relié: 26 € (ISBN 978-3-91037-267-2). E-book: 19,99 €
