Hermann est le silencieux observateur de cette histoire. Judith Fanto dépeint, à travers ses yeux, une amitié réunissant six personnes très différentes qui se rencontrent dans l’enfance. Il est « Le Regardant » (lien d’affiliation Amazon) : quelqu’un qui perçoit avec précision, se fait du souci, perçoit les liens — mais qui intervient rarement lui-même dans ce qui se passe. Alors que le monde qui l’entoure se politise de manière radicale et que l’amitié est de plus en plus mise à l’épreuve par les bouleversements sociétaux de son époque, Hermann demeure souvent dans la position privilégiée du spectateur.
1948, il reçoit une lettre de Franzi, avec qui il avait perdu le contact en raison des circonstances extérieures. Cette lettre forme l’ossature narrative du nouveau roman de Judith Fanto : partant de ce message, Hermann replonge dans les souvenirs de son adolescence et dans l’histoire de son amitié avec Béla, Franzi, Max, Bertl et Lotte. Ils se sont rencontrés dans une école musicale d’été à Altaussee; chaque année, ils renouent leur lien lors de vacances communes, jusqu’à ce que Hermann rejoigne de nouveau ce groupe à Vienne. Pendant des décennies, le roman retrace leur amitié — et montre comment les régimes politiques pénètrent même les relations les plus intimes.
Envoyé à Vienne en tant que demi-orphelin
Les points géographiques qui servent de repères dans l’histoire sont Haarlem, petite ville néerlandaise, et Vienne, l’ancienne capitale d’une monarchie en train de s’effondrer. La biographie de Hermann commence par la perte: son père revient blessé, alcoolique, après la Première Guerre mondiale; sa grand-mère fait une crise cardiaque; sa mère meurt dans un accident. Son enfance est marquée par un sentiment de sécurité brisée et un sentiment d’inaudibilité: « Le cauchemar ne cessait que lorsque les cris des autres se taisaient ». Porté par ce poids, Hermann est envoyé à Vienne en tant que demi-orphelin, où il vit chez sa tante qui le méprise en raison de ses origines néerlandaises et le maltraite. Elle-même évolue comme une courtisane au sein d’une société dont l’ordre ancien s’est effondré après la Première Guerre mondiale.
Hermann se retrouve dans une Vienne oscillant entre passé et avenir : marquée par l’éclatement de la monarchie, par l’insécurité sociale, par l’antisémitisme croissant et par la criminalisation des modes de vie queer. D’autant plus les contre-mondes que Fanto fait apparaître avec une force croissante. « Quand les vacances d’été commençaient, j’avais à nouveau envie de prendre part à la vie; c’était comme si un voile sombre se levait et que je quittais l’obscurité pour rejoindre une création lumineuse. » Des lieux comme Altaussee pendant l’enfance, un voyage chez la famille de Bélà en Hongrie, la cour d’une amie avec ses champs de jonquilles ou les randonnées sur le Loser deviennent des utopies temporaires — des espaces où l’origine, la religion ou la sexualité semblent ne jouer aucun rôle.
Comment les nazis ont-ils pu devenir socialement « salon-forts » ?
Pourtant cette liberté demeure fragile. Dans le Vienne antisémite, l’amitié prend de plus en plus une coloration politique, et, au moment du « Anschluss » de l’Autriche à l’Allemagne nazie en 1938, les différences au sein du groupe deviennent perceptibles. Béla est gay, Max et Franzi sont juifs et politiquement actifs, tandis que Bertl et Lotte adhèrent finalement au NSDAP. Hermann commence à remettre en question les convictions politiques de ses ami.e.s : comment un parti qui propage la violence et l’exclusion peut-il devenir socialement « salonfähig » ? Comment des agressions peuvent-elles être reléguées au rang d’actes isolés de « Querulanten » ? Par moments, Fanto s’appuie sur une équivalence problématique des extrêmes politiques, rappelant la théorie du fer à cheval — et, en même temps, elle esquisse avec réalisme l’incertitude et le déni de celles et ceux qui refusaient d’admettre la montée du fascisme.
La force de Fanto réside dans son récit calme, empreint d’empathie et de sensibilité. Elle travaille avec un léger avant-coup subtil qui laisse pressentir les ruptures futures, sans transformer les personnages en simples porte-drapeaux de positions politiques. Béla, en particulier, reçoit une profondeur remarquable. Il se plaît dans l’univers des odeurs et du parfum, vit son homosexualité avec prudence mais avec assurance, et entretient une liaison avec un homme. Par ailleurs, il devient clair à quel point la société est brutale envers les personnes queer : lors d’une perquisition policière dans un bar gay, Béla devient la victime de la persécution croissante des hommes homosexuels. Son histoire illustre aussi comment le fanatisme politique peut s’infiltrer jusqu’au cœur du cercle d’amis, avec son lot de conséquences les plus graves.
Sa passivité devient un enjeu politique
Le rapport que Hermann entretient avec cette réalité est particulièrement ambivalent. Bien qu’il ait des ami.e.s juifs et homosexuels, il bénéficie sans cesse du privilège de se retirer et d’éviter les conflits politiques. Pendant la tentative de coup d’État national-socialiste de 1934 et l’assassinat du chancelier autrichien, il se retire avec Robert et Thea Eigenberger près d’un lac, où ils louent une maison de vacances. Hermann demeure le « regardant » : celui qui observe et comprend, mais qui n’agit pas. Cette passivité devient alors elle-même un enjeu politique.
Particulièrement saisissante est la manière dont Fanto resserre ce personnage à travers le métier ultérieur de Hermann como restaurateur d’art. Lors d’un cours donné par un professeur — pour lequel il a lui-même dû signer un « Ariernachweis » — il décrit les tableaux comme des assemblages fragiles de différents éléments. Toutes les pièces fonctionnent ensemble, mais chaque composante poursuit sa propre nature; si l’une d’elles change, l’ensemble de l’œuvre se déstabilise. « Pas étonnant que les restaurateurs cherchent sans cesse les meilleures méthodes pour réunir toutes les composantes afin de préserver l’œuvre d’art dans son ensemble. »
La métaphore ne s’applique pas seulement à l’art, mais aussi à Hermann lui-même. Pendant que d’autres créent, combattent et détruisent, son rôle est celui du restaurateur : il préserve, ordonne et tente de maintenir ce qui risque déjà d’être perdu. Mais cela constitue aussi sa tragédie. Restaurer signifie préserver un état existant — ne pas créer quelque chose de nouveau ni modifier les conditions qui ont permis à une œuvre d’être endommagée. Hermann reste celui qui regarde en arrière. Et c’est là que se situe la question centrale du roman : jusqu’où peut-on parler d’une amitié réellement robuste lorsque des conditions sociétales ne permettent plus de rester indifférent ?
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Judith Fanto : Der Betrachter. Titre original : Narcis. Traduit du néerlandais par Christiane Burkhardt. 464 pages. Kein & Aber Verlag. Zürich 2026. Grand format : 26 € (ISBN : 978-3-0369-5188-1). Livre numérique : 18,99 €
