L’amour queer à la campagne

15 juillet 2026

Dominik se sent prisonnier du carcan des attentes de son père. Dans le village fictif de Schönacker, ce dernier dirige depuis des années l’entreprise familiale: un institut funéraire où peu de lumière tombe sur de coûteux cercueils et où la mort fait partie du quotidien. Pour Dominik, son propre chemin de vie semble déjà tracé. Lui aussi doit un jour reprendre l’affaire. Très vite, l’absence de vie au sein de l’institut devient l’allégorie de son existence tout entière à la campagne. Dominik ne veut pas s’enliser entre cercueils et routines, mais vivre quelque chose avant que la vie ne passe devant lui. « Ce n’est pas que les gens me fassent de la peine. Perdre quelqu’un qu’on aime peut te briser, te mettre à plat. C’est juste que, avant de passer le reste de ma vie à m’occuper uniquement des morts, j’aimerais vraiment vivre moi-même. Et jusqu’à présent, dans ce monde extérieur, j’ai l’impression de n’avoir rien vécu. Je n’existe que. »

Ces deux axes centraux de tension, Kea von Garnier les trace dès le départ: le désir de s’extraire du village et la peur d’une vie déjà écrite. Dans Restsommer (lien affilié Amazon) se tisse une véritable attraction magnétique. Des chapitres courts, une chaleur estivale qui circule entre les pages, une grande clarté émotionnelle et une délicatesse envers son personnage principal, ainsi qu’une belle histoire d’amour gay qui se déploie lentement et avec crédibilité. On peut aussi apprécier le ton, souvent plein d’humour et d’observation précise, qui transparaît surtout dans les dialogues et les interactions du quotidien: « Petit-déjeuner. Le samedi, je ne mange jamais avant midi. Papa le saurait aussi s’il était là le week-end. Mais les gens meurent surtout le vendredi. Quand j’ai un peu de marge, c’est plutôt un lundi matin. Et le week-end précédent, j’en fais encore un peu plus. » Dans de tels moments, se mêlent la soif de vie de Dominik, son escapisme et le ton laconiquement face à l’affaire morbide familiale.

Une belle histoire coming-of-age gay

On s’attache rapidement au protagoniste, car le roman prend le temps de faire connaissance avec Dominik — ou Domi, ou Nick, selon les personnes qui l’appellent. La densité de son univers, le destin gravé dans son quotidien et l’étroitesse des perspectives d’avenir deviennent des portraits suffisamment lisibles pour que l’on lui souhaite tout bonheur et toute accomplissement. Ses parents séparés gagnent aussi peu à peu en relief. Seule la bande de garçons demeure parfois un peu schématique: des amis qui veulent rester à ses côtés, qui jouent avec lui dans une fanfare du village et qui préparent le prochain festival des pompiers, mais qui pourraient tout aussi bien le remplacer rapidement, et dont les rêves restent rarement au-delà des frontières du village.

Restsommer n’invente pas la roue, mais c’est une histoire coming-of-age gay profondément bienveillante et estivale, située en 2003. En pleine insatisfaction de Dominik face à son cadre de vie — une large zone d’identification pour de nombreux lecteurs et lectrices queer — apparaît Biff. Il a déménagé à Schönacker avec sa famille dysfonctionnelle venue de Berlin; son père est un alcoolique violent, et Biff porte officiellement les traces de ces expériences. Pour Dominik, il devient rapidement un fascinant objet d’étude. Il sait peu de choses sur sa vie avant le village et veut tout savoir.

Blick auf die Widersprüche des Dorfes
Jusqu’à ce que les deux s’enfuient ensemble — vers la capitale culturelle et vers une nuit pleine de possibilités. « Je ne veux tout simplement pas que cette nuit s’arrête. Demain matin, je serai à nouveau le vieux Dominik. Dans ma vieille vie. » Le contraste entre le village et la ville peut parfois paraître un peu trop frontal, d’autant que le lieu de rêve lui-même affiche ses propres problèmes. Néanmoins, l’élan de fuite reste compréhensible: « Et si je continue comme ça, dans cette ville, dans cette cave, alors tout ce sur quoi je peux compter dans ma vie sera la mort, une mort confinée à une pièce et qui n’en finit jamais. » La mort désigne ici non seulement l’affaire familiale, mais aussi la peur d’une vie inachevée pour un jeune homme gay, curieux, dans un environnement qui laisse peu de place au mouvement.

Particulièrement réussie est, au final, la façon dont le roman saisit les contradictions du village: « Si souvent, je trouvais ce regard insupportable. Pittoresque, misérable, la fin du monde. Ce soir, le regard sur Schönacker prend soudainement quelque chose de réconfortant. » Le village demeure un lieu de limites, mais aussi d’une certaine fiabilité. Pour l’homophobie intériorisée, von Garnier propose des mots doux et sans dramatisation, sans en faire le grand conflit du roman: « Rien n’avais-je voulu plus à ce moment que Biff continue. Mais maintenant, après coup, une ombre plane sur ce sentiment. Je ne peux pas relier ce que j’ai fait à ce que je suis. »

Justement, cette retenue fonctionne. Il est agréable de lire comment une relation queer heureuse peut émerger au milieu d’un village où tant de personnes se voient privées de ce bonheur. Et oui, il y a aussi du drag.

Infos sur le livre
Kea von Garnier : Restsommer. Roman. 400 pages. Blessing Verlag. Munich 2026. Format relié : 24 € (ISBN 978-3-89667-785-3). Livre numérique : 21,99 €. Livre audio : 24,95 €

Élise Fournier