L’arc-en-ciel à lui seul ne suffit pas

18 juin 2026

De nombreuses entreprises affichent des logos arc-en-ciel pendant le mois des fiertés — mais pour de nombreuses personnes queer, le lieu de travail demeure un endroit incertain. La discrimination, les microagressions subtiles et le manque de perspectives d’évolution restent au quotidien en Europe.

Parallèlement se dessine un nouveau mouvement — non pas d’en haut, mais issu des structures mêmes des communautés. Le European Pride Business Network (EPBN), une union d’associations professionnelles queer de plus de 20 pays, devient progressivement la voix centrale pour l’inclusion LGBTI dans le monde du travail en Europe. Parmi les 26 membres actuels figurent aussi l’Ordre professionnel VK et les femmes entrepreneures d’Allemagne.

En tant que partenaire reconnu de l’Union européenne et du Conseil de l’Europe, l’EPBN agit non seulement sur des standards politiques, mais met en place, via le projet européen « WISE — Workplace Inclusion for a Sustainable Europe », des structures à l’échelle européenne visant à faire progresser l’égalité de manière mesurable.

L’expert en diversité Pavlo Stroblja s’entretient avec le fondateur et président de l’EPBN, Matthias Weber, et la vice-présidente Lucia Urciuoli, sur les obstacles structurels, de nouvelles données sur les microagressions — et pourquoi une inclusion réelle des professionnelles et professionnels queer n’est pas seulement un « plus » mais une question de sécurité, d’équité des chances et de durabilité.

Matthias, tu as fondé le European Pride Business Network. Quelle était ta motivation?
Matthias Weber: Lorsque j’ai créé l’EPBN, il s’agissait de plus que de visibilité pendant le mois des fiertés. Il me manquait une structure européenne qui renforce réellement les professionnels queer — au-delà des frontières, des secteurs et des langues. Il y avait de nombreuses initiatives engagées, mais aucune voix commune qui rassemble économie, politique et société civile au niveau européen.
Ma motivation était aussi personnelle: je connais la perspective d’un cadre dirigeant, mais aussi celle d’une personne queer qui a appris à s’imposer dans des systèmes hétéronormés. L’EPBN doit faciliter ce chemin pour les autres — par l’échange, l’autonomisation et des stratégies concrètes contre la discrimination.

Lucia, quel est le noyau du projet WISE — et quelles répercussions attendez-vous sur le monde du travail à l’échelle européenne ?
Lucia Urciuoli: WISE réunit pour la première fois les meilleures approches nationales en faveur des droits LGBTQIA+ au travail et les intègre dans une structure européenne commune. Le projet comprend cinq volets : un programme européen de modèles de rôle, un mentorat pour les jeunes professionnels queer, des prix européens pour les entreprises, une étude à grande échelle sur les microagressions et une boîte à outils qui aide les entreprises avec des standards concrets et des formations.
Notre objectif est de mettre en forme les pratiques réussies issues de cinq pays de l’UE afin qu’elles puissent être déployées à l’échelle européenne. Cela crée une base de connaissances commune dont non seulement les partenaires du projet bénéficient: chaque organisation impliquée apporte son expertise, apprend des autres et met ensuite de nouveaux outils à disposition des 25 autres membres de l’EPBN.
Pourquoi des données solides sur les microagressions sont-elles cruciales ?
Lucia Urciuoli: Parce que les microagressions restent souvent invisibles — et pourtant agissent. Elles ne sont pas généralement intentionnelles, mais elles rendent les personnes queer invisibles, sapent le bien-être et nuisent à la performance. De nombreuses entreprises sous-estiment ces dynamiques précisément en raison de leur subtilité.
Les premiers résultats de l’étude WISE montrent: même dans des organisations qui disposent de politiques de protection, des microagressions verbales persistent — particulièrement fortes auprès de la communauté trans. De plus, on observe une corrélation claire: dans les pays où les mécanismes de protection légale sont meilleurs, les salariés signalent moins de microagressions.
En résumé: les données rendent visibles les lieux où se produit la discrimination — et permettent aux entreprises d’agir précisément là où le changement est vraiment nécessaire.

Matthias, l’an dernier tu as reçu le Impact of Diversity Award, que Lucia a reçu en ton nom. Que représente cette distinction pour toi ?
Matthias Weber: Pour moi, cette distinction a été très émouvante, car elle montre que visibilité individuelle et travail de changement systémique vont de pair. Je ne la comprends pas comme une reconnaissance personnelle, mais comme une reconnaissance pour l’ensemble de l’équipe EPBN et pour nos organisations membres.
Nous avons commencé comme réseau purement bénévole et, en peu de temps, nous avons réussi à influencer des projets européens. Le prix est donc double: une confirmation de ce que nous avons construit — et une obligation de continuer à parler haut, de manière constructive et bien connectée pour l’égalité des personnes queer sur le lieu de travail.

Y a-t-il eu un moment, dans le cadre de la coopération EPBN, qui vous a touchés ou changé personnellement ?
Matthias Weber: Oui, plusieurs. Le plus bouleversant fut la première cérémonie des WISE Awards à Varsovie — dans un pays où les personnes queer subissent régulièrement des pressions politiques. Voir là-bas de jeunes professionnels queer célébrés aux côtés de figures visibles fut un moment où l’Europe devenait soudainement tangible. Là, j’ai compris que notre travail n’est pas seulement une stratégie. Il transforme des vies — et il démontre que les carrières queer en Europe ne sont plus une exception, mais une réalité courante.
Lucia Urciuoli: Pour moi aussi, la cérémonie à Varsovie fut un moment clé. Des mois de travail y sont devenus concrets — des initiatives qui ont réellement le potentiel de changer des réalités de vie.

Si vous pouviez adresser un message à la prochaine génération de collaborateurs queer — quel serait-il ?
Lucia Urciuoli: Regardez l’histoire du mouvement LGBTQIA et inspirez-vous de celles et ceux qui se sont battus bien avant vous pour nos droits et notre visibilité. Ils ont ouvert de nouvelles voies et forgé des alliances — souvent dans des conditions bien plus difficiles. Appuyez-vous là-dessus : avec vos idées, vos rêves et vos talents. Nous faisons tous partie d’un même voyage.
Matthias Weber: Osez être visibles — mais ne vous laissez pas instrumentaliser. La visibilité n’est pas une fin en soi, mais un outil de changement. Cherchez des réseaux, des mentors et des alliés qui vous renforcent. Et pensez européen: nos sujets ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. Chaque personne qui occupe aujourd’hui une place ouverte et compétente ouvre des portes pour beaucoup d’autres qui suivront.

Élise Fournier