Le Berlin queer en 1904

14 mars 2026

Que s’est‑il passé en plus d’un siècle à Berlin en matière de perception des personnes queer ? Beaucoup et en même temps peu, on pourrait le penser après avoir lu la réédition de l’essai bien observé de Magnus Hirschfeld, « Le troisième sexe de Berlin » (lien affilié Amazon).
Ce volume publié par le Männerschwarm Verlag fait ressurgir un document temporel marquant du siècle passé et provoque au lecteur plusieurs moments « aha ». Magnus Hirschfeld, né en 1868 à Kolberg et décédé en 1935 à Nice, était médecin et sexologue. Aujourd’hui encore, lutter pour davantage de droits pour la communauté LGBTI demande du courage — mais éveiller une conscience en 1904 relève d’un tout autre chapiteau.
Dans cet ouvrage à couverture rigide de 180 pages, l’essai « Le troisième sexe de Berlin » occupe presque la moitié de l’espace. Hirschfeld observe la scène homosexuelle de la capitale et avance des réflexions d’une justesse remarquable qui montrent que, en 2026, beaucoup de choses se sont améliorées, tandis que d’autres demeurent curieusement inchangées.

Des bars homosexuels existaient déjà au début du XXe siècle

Avec beaucoup de délicatesse et sans aucun préjugé, Hirschfeld décrit le comportement des hommes qui rencontrent d’autres hommes par amour. Les femmes qui aiment les femmes apparaissent aussi, mais surtout en marge. Berlin apparaît déjà au début du XXe siècle comme extrêmement libérale et pionnière lorsque Hirschfeld mène ses études sexologiques. Des établissements où les hommes homosexuels peuvent chercher leurs semblables existent déjà à l’époque. Il sait même évoquer des coming‑outs devant les parents, qui réagissent alors avec respect et positivité. À plusieurs reprises, il insiste sur le fait que le comportement entre les « normaux » — terme aujourd’hui sans doute formulé autrement — et les Urning — le mot alors employé pour désigner les hommes homosexuels, instauré par Karl Heinrich Ulrich — n’est pas fondamentalement si différent. Beaucoup d’homosexuels passent inaperçus.

Pourtant, en lisant, on éprouve aussi des passages qui surprennent. Hirschfeld décrit des hommes qui adorent sortir en vêtements féminins, qui paraissent plus féminins tout en ne se proclamant pas femmes. Ils se présentent publiquement comme fiers « Paula » plutôt que « Paul » ou « Frieda » plutôt que « Fritz », là où ils se sentent à l’aise et libres. Il raconte comment certains hommes, malgré leur homosexualité, restent globalement masculins et sont magnétiquement attirés par des hommes moins masculins, et inversement. Certaines choses semblent délibérément choisies, car certains « cachent soigneusement leurs penchants », écrit-il. Le cadre des bars y est décrit comme généralement sans heurts et harmonieux. Là où les hommes hétérosexuels admirent les belles filles dans la rue, les hommes homosexuels font pareil avec des hommes. Aussi simple qu’efficace.

Des zones d’ombre aussi méritent d’être nommées

Sur la face sombre du tableau, Hirschfeld évoque aussi des réalités difficiles. Des hommes qui se prostituent déguisés en femmes, confrontés à des préjugés et à la stigmatisation. La violence et le vol marquent leur quotidien. Les personnalités se déchirent et présentent des versions jour et nuit. Certains consultent des psychiatres, convaincus d’être fous et de s’égarer. D’autres, déchirés et honteux, finissent par envisager le suicide.

Appel à l’esprit des hétérosexuels

Hirschfeld cherche aussi à parler au sens commun des hétérosexuels : la probabilité de croiser autour de soi une personne homosexuelle est en réalité très élevée. Que ce soit dans l’art, la musique, au restaurant ou chez le coiffeur, la personne qui offre un service d’exception n’est peut‑être pas exactement comme soi. Pour autant, on l’apprécie et l’on est émerveillé par son talent. Pourquoi faut‑il changer de perspective une fois que l’on sait quelle est la sexualité de quelqu’un ?
Outre l’essai de Hirschfeld, qui montre que les thèmes d’aujourd’hui furent déjà explorés autrefois et que la société, bien que globalement plus tolérante et diversifiée, n’agit pas pour autant avec une compassion suffisante, figure dans le même volume un second texte tout aussi digne d’intérêt du psychologue Paul Näcke, rédigé à peu près à la même époque. Les deux œuvres sont présentées et contextualisées par les auteurs berlinois Manfred Herzer et Dino Heicker.
« Berlins Drittes Geschlecht » est une lecture d’une force certaine pour celles et ceux qui souhaitent approfondir l’histoire de la sexualité, de la culture et de la société, et qui prendront conscience de ce qu’on pouvait déjà accomplir il y a plus d’un siècle et de ce que l’on pourrait encore accomplir aujourd’hui. Pourrait‑on dire : c’est possible ? C’est précisément cela que souligne l’ouvrage.
Magnus Hirschfeld écrit :

« À moins de considérer le domaine sexuel comme quelque chose d’impur, à moins de chercher à bouleverser l’ordre naturel en déshonorant le plus sacré de la vie humaine, on ne peut pas condamner l’amour homosexuel de manière unilatérale. – Maintenant, je sais que ce qui se passait alors en moi n’était autre que le premier éveil de l’amour dans une sensibilité encore enfantine, ignorant ce qui se tramait en moi, mais pleinement imprégnée de cette nouvelle splendeur. »

Infos sur le livre
Magnus Hirschfeld : Le troisième sexe de Berlin. Bibliothèque rose et Winkel : Tome 1. Avant- / Après-propos de Manfred Herzer et Dino Heicker. 180 pages. Männerschwarm Verlag. Berlin 2026. Version reliée: 20 € (ISBN 978-3-85300-401-9). Version numérique: 13,99 €
Élise Fournier