Le monde affamé de pensées queer

25 juillet 2026

New York, au début des années 1970 : lorsque les lumières des cinémas et des théâtres de la ville se sont éteintes depuis longtemps, Jack Smith convie à ses performances à minuit. Son loft du Downtown Manhattan — qu’il appelle « The Plaster Foundation Of Atlantis » — est théâtre et domicile à la fois. Ici, s’élève, quelque part entre l’art et le quotidien, un décor spectaculaire composé de ferraille, de déchets et d’objets hétéroclites : sapins desséchés, une cuvette de toilettes, poupées, boîtes, bouteilles. « Le trash est la matière des créateurs », écrit-il dans l’un de ses textes. Dans ce qui semble être le sans-valeur, le jeté, l’oublié, il cherche la beauté.

Un de ces « plus belles et innocentes soirées de théâtre » est évoqué avec malice et observation délicate par le cinéaste Jonas Mekas. Il décrit la musique râpeuse et lente du tourne-disque, le petit public d’une dizaine de spectateurs et Jack Smith, placé au milieu de son décor, qui invite des volontaires et les envoie ensuite, sans cesse, des consignes. Le souvenir de cette nuit d’été où les frontières entre répétition et représentation se dissipaient et qui devint une « inhumation » optimiste d’une civilisation capitaliste est l’un des textes les plus personnels inclus dans le livre dirigé par Marc Siegel, What’s Underground About Marshmallows ? (lien d’affiliation Amazon), qui rassemble pour la première fois une collection substantielle de textes en langue allemande et en anglais sur Jack Smith.

Créateur d’une esthétique queer-utopique

Jack Smith (1932-1989) fut performeur, cinéaste, photographe, auteur, éclaireur — et l’une des figures les plus marquantes de la scène underground queer new-yorkaise des années 1960 à 1980. Ses travaux ont influencé des artistes tels qu’Andy Warhol, John Waters ou Robert Wilson. Le théoricien queer José Esteban Muñoz l’a qualifié de créateur d’une esthétique queer-utopique. Smith créait des univers visuels intenses, sans indulgence et somptueux, qui refusaient l’hétéro-normativité et la binarité des genres. Bien que sa disparition survînt en 1989 des suites du sida, des expositions, rétrospectives, événements et festivals autour de son œuvre ont continué de nourrir l’intérêt, même en Allemagne, mais l’artiste demeure, au regard du grand public, relativement peu connu.

Son film « Flaming Creatures » interdit dans plusieurs États américains

Smith est surtout connu pour « Flaming Creatures ». Réalisé en 1963 — soit six ans avant les émeutes de Stonewall et à une époque où la vie queer était soumise à d’importantes pressions étatiques et sociétales — il est aujourd’hui considéré comme l’une des œuvres les plus importantes du cinéma américain d’avant-garde. C’est là que Mario Montez, icône du early queer cinema, fit ses débuts, avant d’obtenir en 2012 le Teddy Award pour l’ensemble de sa carrière. Le film mêle camp, extase sexuelle, sol tremblant, chansons latines, une vampire, des corps nus, des identités de genre qui se brouillent — et, sous l’accusation d’obscénité, il fut interdit dans plusieurs États. Susan Sontag écrivit un essai remarquable qui se veut une défense ardente contre la censure et les accusations morales.

Direct lien | extrait de « Flaming Creatures »
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Même si l’ouvrage gagnerait à proposer davantage de contexte éditorial par endroit, la sélection d’images et de textes dresse malgré tout un portrait étonnamment élaboré de Jack Smith. Le livre n’est pas uniquement destiné à ceux qui s’intéressent déjà de longue date à l’avant-garde ou à la performance : What’s Underground About Marshmallows ? invite chacun à s’ouvrir à l’art queer et à ses acteurs qui l’ont façonné, et à établir un pont avec le monde d’aujourd’hui.

Et c’est précisément là une qualité majeure : à une époque où l’histoire queer est remise en question, voire effacée, l’œuvre de Jack Smith rappelle que la vie queer et l’art queer ont existé même sous des régimes de répression féroce. Son jeu ludique avec le genre, tel qu’un élément naturel de ses images flamboyantes, demeure aujourd’hui une déclaration esthétique d’amour, une provocation queer et un acte de résistance. L’histoire queer n’est pas seulement celle de persécution et d’oppression, elle est aussi pleine d’humour, de beauté, de culture et d’imagination utopique. Peut-être est-ce pourquoi l’une des phrases que Smith a confiées lors d’un entretien avec Sylvère Lotringer résonne encore longtemps en tête : « Le monde a faim de pensées ». Ce livre collectif est, à sa manière, tout entier empreint de cela.

Infos sur l’ouvrage
Marc Siegel (éd.): What’s Underground About Marshmallows? Textes by and about / Textes de et sur Jack Smith. Anglais/Allemand. Traduit de l’anglais américain par Benjamin Dittmann-Bieber et Gregor Runge. 288 pages. 103 illustrations. Alexander Verlag, Berlin 2026. Broché : 35 € (ISBN 978-3-89581-622-2)

Élise Fournier