Le potentiel émancipateur de la sensibilité

28 décembre 2025

Dès le tout début, Clara Porák affirme, avec « tout ressentir » (lien d’affiliation Amazon) une ambition programmatique: ouvrir un « endroit pour la douceur ». « Je veux être douce envers les gens et dure et critique envers les structures », écrit-elle — une phrase qui tient tout le livre. Porák, journaliste autrichienne, pense le corps et les émotions comme des questions politiques et les organise dans un système mondialisé capitaliste et colonial qui pousse tout le monde au travail, dévalorise émotionnellement l’empathie comme irrationnelle et la minimise méthodiquement. Ressentir est ici considéré comme une perturbation — et c’est précisément là que réside pour Porák son potentiel d’émancipation.

Le livre convainc surtout lorsque Porák parvient à trouver une langue poétique et corporelle. Lorsqu’elle écrit: « Je regarde ma tristesse et je la range dans ma poitrine, je fais remonter ma honte au niveau de mon genou, je dépose ma joie au sommet de mon sternum », les sentiments ne sont pas romantisés mais rendus lisibles. Ils apparaissent comme des signaux de présence et de relation — non comme des états intérieurs privés, mais comme des expériences façonnées politiquement. L’élément central demeure son insistance sur le fait que ressentir n’est pas un impératif moral: toute personne exposée continuellement à la violence peut aussi choisir l’atteinte de l’impassibilité.

L’inutilité des sentiments

Au cœur des thèses de Porák se trouve l’idée de l’inutilité des sentiments. Exactement parce qu’ils ne peuvent pas être productifs, ils dévient la logique capitaliste. Pour elle, les sentiments ne sont ni individuels ni neufs, mais historiques, relationnels, partagés. L’image du « manque d’un alphabet de la corporalité » décrit de manière pertinente une société qui, systématiquement, oublie — et cherche à oublier — la compétence émotionnelle.

La honte politique joue alors le rôle d’un contre-pôle idéologique: elle isolement, discipline, sépare les corps et fait naître une peur de la visibilité. La réponse de Porák est la vulnérabilité comme pratique de connexion: « Nous devons supposer que nous avons besoin les uns des autres ». Cette idée porte le livre — mais reste souvent programmatique, là où l’on aurait souhaité une analyse plus acérée des rapports de pouvoir qui dispendent cette vulnérabilité de manière si inégale.

Sur le plan formel aussi, Porák mise sur l’accessibilité: chapitres clairs, passages explicatifs, un ton délibérément accessible. C’est politiquement avisé, mais sur le fond, cela laisse souvent des espaces de connaissance déjà connus. Ses références à l’abolitionnisme, à l’épistémicide ou à l’émotivité comme forme de savoir sont effleurées, rarement approfondies. Bien souvent, « tout ressentir » ressemble davantage à une introduction bien écrite aux politiques émotionnelles et corporelles de la gauche qu’à une approche théorique autonome.

Libération comme pratique

Ce qui gagne en poids, ce sont les passages liés à la queerness et à la politique du corps. Lorsqu’elle décrit sa vie comme « dans le meilleur sens, complètement désordonnée », lorsqu’elle imagine des relations en dehors du cadre familial traditionnel et considère le domicile comme un espace politique, le texte devient plus concret et tangible. Ses réflexions sur la colère, le désir, le handicap et le toucher — de « les personnes en colère ne demandent pas, elles réclament » à l’Access Intimacy — déclenchent des mouvements de pensée productifs sans les aplanir. Le désir ici n’apparaît pas comme une évidence, mais comme un doute, une connaissance qui cherche et tâtonne.

Finalement, « tout ressentir » tourne autour de la libération comme pratique: le soin est un travail, l’amour n’est pas une récompense, la sécurité est la condition préalable au sentir. La peur stabilise les ordonnances existantes, tandis que le désir ouvre de manière productive des voies qui vont au-delà. Là où le livre prend au sérieux le fait que les sentiments constituent un territoire politique, il gagne en force persuasive; mais s’il se replie sur des positions consensuelles et des diagnostics familiers, il manque la précision et la netteté nécessaires.

« tout ressentir » n’est pas tant une rupture radicale qu’une proposition sensible: ne pas réconcilier les sentiments, mais leur laisser leur propre autonomie. Ce n’est pas négligeable — mais ce n’est pas non plus aussi risqué que le livre ne manquerait pas de l’être.

Informations sur le livre
Clara Porák: tout ressentir. 208 pages. Wasser Publishing. Vienne 2025. Broché: 24,50 € (ISBN 978-3-903618-00-8). E-book: 18,99 €

Élise Fournier