Le prince Heinrich de Prusse (1726-1802) était le treizième enfant du roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier et de son épouse. Sous son frère aîné, le roi Frédéric II (1712-1786), Heinrich prit dès l’âge de quatorze ans le commandement d’un régiment, mais il resta tout au long de sa vie dans son ombre. Au centre des recherches sur ses amitiés masculines se trouvent ses liens étroits avec ses aide-de-camp et ses favoris.
Dans ce qui suit, je me réfère non seulement à des ouvrages de référence, mais aussi à des représentations de fiction. Celles-ci ne constituent pas des sources factuelles, mais offrent une perspective complémentaire précieuse qui enrichit la compréhension d’une époque. Ainsi, les romans peuvent donner un aperçu direct des pensées et des conceptions morales de la société de l’époque.
Son favoris Kaphengst
Dans ses « Promenades à travers la Marche brandebourgeoise » (1880, chapitre 58), Théodor Fontane décrit, en cinq volumes, les paysages, les lieux, leurs habitants et leur histoire, et aborde aussi la liaison du prince Heinrich avec le futur major Christian Ludwig von Kaphengst (1740-1780). Selon Fontane, Heinrich fit probablement la connaissance du major lors de la Guerre de Sept Ans (1756-1763), « trouva du plaisir dans sa jeunesse et sa beauté » et l’emmena plus tard au château de Rheinsberg. Kaphengst était d’abord l’adjudant du prince, « une position que ses dons intellectuels ne justifiaient pas ». Il monta jusqu’au grade de major et « domina alors la cour et le prince lui-même, dont les manifestations d’amitié le rendirent excessif ». Le frère du prince, Frédéric II, « qui, dans son isolement de Sanssouci, était renseigné sur tout, désapprouva ce qui se passait à Rheinsberg », et voulut mettre fin à cette « relation ». Le prince Heinrich obtint du roi une somme d’argent plus importante, licencia Kaphengst officiellement de ses services, mais lui offrit en échange (vers 1774) des possessions telles que le château de Meseberg. Ils restèrent un couple, de sorte qu’à la dissolution « seule restait la charge et la gêne d’un rapport non régularisé ».
Déjà en 1986, basé sur les « Promenades » de Fontane, un film documentaire en cinq épisodes fut produit. Dans la deuxième partie des « Promenades à travers la Marche brandebourgeoise » (1986, 12:20-21:10, principalement 14:30-15:10), est largement traité le sujet du « favori pervers » du prince Heinrich, Kaphengst, et l’« affaire non naturelle » entre les deux hommes (ici citée tels quels dans les propos de Frédéric II). Dans cette séquence du film, le propos est plus explicite que dans le texte de Fontane, mais il renonce à l’anecdote grivoise de Meseberg.

L’anecdote anale de Schloss Meseberg
Schloss Meseberg, que Heinrich offrit à Kaphengst, est un château baroque du XVIIIe siècle. Dans ses « Promenades à travers la Marche brandebourgeoise », Fontane rapporte l’anecdote suivante : dans la salle à manger du château, le peintre Bernhard Rode réalisa une fresque au plafond qui, « selon le goût de l’époque », représentait l’élévation du prince Heinrich. Parmi les motifs figurait un autel sacrifiel orné de l’inscription « Vota grati animi » (= « Considère ceci comme l’offrande d’un cœur reconnaissant »). Heinrich et Kaphengst remarquèrent toutefois d’abord pas que Rode — soit par accident, soit par intrigue — avait omis la dernière syllabe de l’inscription, de sorte qu’elle disait: « Vota grati ani » (« Considère ceci comme l’offrande d’un anus reconnaissant »). Fontane écrit : « Dans les environs, on riait franchement. » Pour l’époque, il s’agit d’un jeu de mots plutôt grossier, qui peut être pris sur le ton jovial ou injurieux.
Magnus Hirschfeld (« L’homosexualité de l’homme et de la femme », 1914, p. 664) raconte une version légèrement différente : selon lui, le roi Frédéric aurait tourné en dérision l’« inscription sur un temple d’amitié que Heinrich dédiait à l’un de ses amis ». Dans l’inscription « testimonium gratia animi » (= « témoin d’un esprit reconnaissant »), il aurait fait couvrir la dernière syllabe par une rosette. Cette lecture donnerait « Testimonium grati ani » = « témoin d’un après reconnaissant ». Dans le catalogue d’exposition « 750 Berliner warmen/ Berlin chaud », Fontane et Vehse, les récits sont cités mais sans explication claire, car le sujet demeure tabou jusqu’à nos jours. Dans la correspondance « Theodor Fontane et Martha Fontane : un réseau de lettres familiales » (édition par Regina Dieterle, 2002), Fontane écrit le 13 mai 1889 à sa fille de 29 ans, affirmant que le plafond et l’inscription « constituaient une allusion au rapport entre les deux hommes » (p. 343-344). L’éditrice précise plus tard qu’il s’agit d’une « allusion à la relation homosexuelle » entre les deux hommes (p. 771), sans toutefois entrer dans les détails.

Le château est aujourd’hui également utilisé comme maison d’hôtes par le gouvernement fédéral allemand. Sur une page consacrée au tourisme à Schloss Meseberg, on peut lire : « Le connaisseur du latin sait que la disparition des deux caractères écrits donne un sens malveillant ». Les visiteurs qui ne connaissent pas le latin ne peuvent comprendre ce contexte. Selon Wikipédia, Schloss Meseberg conserve « une volée d’escaliers en colimaçon reliant la chambre du maître et la chambre d’amis du prince ».

Son favoris Tauentzien
Heinrich développa également une grande affection pour le jeune Bogislav Friedrich Emanuel von Tauentzien (1760-1824), qui devint son aide-de-camp et son confident en 1776. Un tableau à l’huile de 1785 les représente ensemble, ce qui souligne encore la proximité entre eux. (Publication dans le « Hohenzollern-Jahrbuch » VI, 1902, p. 12-37, ici p. 25) et dans « Prinz Heinrich von Preußen. Ein Europäer in Rheinsberg » (2002, p. 404).

Heinrich consacra même une plaque commémorative à Tauentzien sur son obélisque de Rheinsberg, un monument funéraire dans le parc du château de Rheinsberg. Tauentzien est ainsi l’un des 28 hommes ainsi honorés par une inscription en français rédigée par Heinrich lui-même (voir Wikipédia, qui mentionne Tauentzien à la onzième place).

Son favoris La Roche-Aymon
Theodor Fontane écrit dans ses « Promenades à travers la Marche brandebourgeoise »: « Antoine-Charles-Étienne-Paul, comte La Roche-Aymon, né en 1775. En 1792, à dix-sept ans, beau, élégant, aimable, cavalier par excellence, il entra bientôt dans une relation de confiance, et même au-delà, dans une relation affective avec le prince, comme celui-ci n’en avait pas connu depuis Tauentzien. Le comte apparaissait comme un cadeau du ciel ; la fin de la vie approchait, mais voilà que le soleil, avant de s’éteindre, prête encore une fois un rayon de sa lumière bienfaisante. Le comte La Roche-Aymon était (d’après Kaphengst et Tauentzien) le dernier adjutant du prince. Cette relation amicale dura jusqu’à la mort du prince, qui écrivit encore quelques mois avant sa mort : « Je témoigne au comte La Roche-Aymon ma vive gratitude pour la tendresse dont il m’a fait preuve tout au long de ce temps où j’ai eu le bonheur de le garder près de moi », et d’autres passages indiquent que le comte était la personne de confiance la plus proche du prince. » La date de naissance du comte La Roche-Aymon est aujourd’hui donnée comme 1772 (Wikipedia), en décalage avec Fontane.

« Die Geheime Geschichte des Berliner Hofes » (1789)
Une source importante sur l’homosexualité du prince Heinrich provient d’Honoré-Gabriel de Riquetti, comte de Mirabeau, « Histoire secrète de la cour de Berlin » (1789). Dans la deuxième édition, pages 98 et 131, les passages les plus pertinents sur l’homosexualité du prince Heinrich ne furent pas retenus lors de la traduction.
Ces sources sur l’homosexualité du prince Heinrich furent citées à plusieurs reprises au début du mouvement homosexuel, notamment par Albert Moll (« Die konträre Sexualempfindung », 1899, p. 128-129), dans l’« Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen » (1900, p. 428), par Georg Back (« Sexuelle Verirrungen des Menschen und der Natur », 1910, t. 2, p. 617) et par Richard Linsert (« Kabale und Liebe », 1931, p. 377). Mirabeau écrit notamment : « un ancien homme de service du prince Heinrich fut, par son art à plaire au goût de son maître, devenu son favori ». Il est aussi bien connu que « Ganymede, chez le prince Heinrich, décide et dictera tout ».
Alexander von Sternberg – « Der deutsche Gilblas » (1851/1852)
Le conteur et poète allemand Alexander Freiherr von Ungern-Sternberg (1806-1868) s’est aussi intéressé dans deux œuvres à l’homosexualité du prince Heinrich. Son roman en deux volumes « Der deutsche Gilblas. Ein komischer Roman » (1851/1852) est une satire sociale et morale. L’un des personnages est Xaver Violet, qui arrive comme page à la cour du prince Heinrich. Ce page doit subir une purge par lavement hebdomadaire, et le prince himself veut être présent. Une fois par an, les six pages d’apparat doivent, pour les convives du prince, se déguiser en « bergères arcadiennes », et dans le dressing room, le prince aide à ajuster leurs corsets et jupes, révélant ainsi malgré eux leur sexe réel lorsque les robes sont remontées. Xaver Violet devient alors le chouchou d’ Heinrich et, une fois devenu invité régulier, bénéficie de confidences et d’espiègleries variées. Le prince a même envoyé une verge de bouleau à Violet, en ajoutant: « Souviens-toi que ton derrière reste à ma disposition ». Le « Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen » (1902, p. 503-510) propose un bon résumé du contenu homosexuel du roman, qui ne se limite pas à Heinrich.
Alexander von Sternberg – « Künstlerbilder » (1861)
Dans « Künstlerbilder » (1861), Sternberg publie une trilogie de portraits littéraires de figures célèbres de l’art et de l’esprit, mêlant faits biographiques et éléments fictifs. Quant à ce que Sternberg écrit sur le prince Heinrich dans ces « Künstlerbilder » (1861, t. 1, p. 91, 97, 140-141), le « Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen » (1902, p. 533-534) en propose un bon résumé: le musicien Sangrelli obtint, en raison d’autres mérites non liés à la musique, un poste stable auprès du prince Heinrich. Dans d’autres villes, il séduisit de jeunes musiciens pour les engager à Rheinsberg. C’est ainsi qu’il fit venir le chanteur Fritz Mara, un Antinous « d’une beauté éblouissante, aux cheveux noirs, aux yeux sombres, aux lèvres fraîches et aux dents blanches », jusqu’à Rheinsberg. Dans Rheinsberg résidait aussi la cantatrice Gertrud Schmähling. Celle-ci ressentit une méfiance envers Sangrelli et envers les activités et les confidences qui se déroulaient près du prince, qui suscitèrent un malaise chez elle.

Deux romans de Théodor Fontane (1878/1898)
J’ai déjà évoqué dans E-llico.com deux romans du grand écrivain allemand Théodor Fontane (1819-1898). Son premier roman, « Vor dem Sturm » (1878, deuxième livre, chapitre 2), présente le prince Heinrich comme un homme qui « déteste les femmes ». Le roman suggère une contradiction : dans une cour qui nie les femmes comme femmes, celles-ci restent néanmoins maîtresses. Le prince cherchait avant tout la discrétion personnelle et, pour le reste, tolérait des modes et des échanges de comportement qui, selon lui, n’étaient pas compatibles avec des normes morales strictes, mais qui, pour lui, constituaient des sujets de conversation privilégiés.

Dans son dernier roman « Der Stechlin » (1898, chapitre 13), Fontane devient plus explicite, par exemple dans un dialogue entre Armgard de Barby et le propriétaire Dubslav de Stechlin à propos du prince Heinrich. Armgard: « Je pense […] avoir aussi entendu parler autrefois de l’aversion du prince pour les femmes. On dit qu’il était ce que l’on appelle misogyniste, ce qui me paraît être quelque chose de fondamentalement malade ou du moins extrêmement étrange. Les anti-femmes [sont] si fiers d’être anti-femmes, et considèrent leur pensée et leurs actions comme une forme supérieure de vie. En connaissez-vous de tels individus et que pensez-vous d’eux? » Stechlin: « Je les perçois d’abord comme des malheureux. Ensuite comme des malades. Le prince était aussi un tel malade. »
Ce roman a été publié à une époque où l’on commençait, grâce aux travaux des sexologues et au début du mouvement homosexuel, à considérer les homosexuels non plus comme des criminels, mais comme des patients malades. Le passage d’une vision « criminelle » à une vision « malade » des homosexuels peut être interprété comme une évolution du préjugé vers une compréhension plus moderne et plus nuancée du phénomène.
Karl Heinrich Ulrichs (1868)
Karl Heinrich Ulrichs, militant pour les droits des homosexuels, aurait été le premier à envisager une liste de personnalités homosexuelles afin d’offrir des modèles positifs à ses contemporains. Cette liste devait comprendre 80 personnes depuis 1500, et incluait le prince Heinrich (1868, vol. VII, p. 130-131). Comme Ulrichs ne réalisa pas ce projet, on ignore quelles informations il avait à sa disposition.
Albert Moll (1910)
Comme d’autres auteurs de l’aube du mouvement homosexuel, Albert Moll aborde le sujet dans son ouvrage « Beliebte Homosexuelle » (1910, p. 31-33) en revenant sur Mirabeau. Il renvoie aussi à deux sources historiques supplémentaires. D’abord, selon Moll, dans « Les matinées du Roi de Prusse écrites par Lui-même » (1766), le régiment du prince était « composé de pédérastes », bien que, selon les éditions disponibles en ligne, cette assertion ne puisse pas être confirmée à partir de la page 29. L’auteur de ce texte, qui flirte avec le sensationnel et la diffamation politique, demeure inconnu.
Ensuite, Moll rappelle l’article du Dr Volz, « Prinzessin Heinrich » dans la « Vossische Zeitung » (15 juillet 1908, édition du matin, p. 2-4), qui peut être consulté en ligne et dont le contenu est confirmable. Dans cet article, le roi Frédéric est cité disant: « Je ne veux pas m’étendre sur le secret de son amour ou de son indifferent; mais je pense qu’une femme lui ferait du bien dans tous les cas » (p. 2). La note de La Touche souligne que « le prince est insensible aux charmes de son épouse » (p. 3). Sous le titre « Princesse Heinrich », il est question du stéréotype qui associe l’homosexualité à des traits typiquement féminins, une forme de diffamation qui dénigre l’identité ou la sexualité.
Magnus Hirschfeld (1914)
Magnus Hirschfeld développe dans son œuvre majeure (« Die Homosexualität des Mannes und des Weibes », 1914) une étude approfondie du prince Heinrich et notamment de sa relation avec le comte de la Roche-Aymon. Il affirme qu’il « n’a pas caché ses relations intimes avec ses favoris ». Parmi les plus connus figuraient, outre Kaphengst, « le chanteur notoirement homosexuel Mara ». Fontane et Vehse présentent l’homosexualité du prince comme « quelque chose d’évident ». Le romancier homosexuel von Ungern-Sternberg évoque lui aussi le sujet. Avec Mara, Hirschfeld vise le violoncelliste Johann Mara (1744-1808) et, avec « Vehse », semble faire référence à l’ouvrage majeur de Carl Eduard Vehse « Geschichte der deutschen Höfe seit der Reformation » (1851-1858). Cet ouvrage contient une multitude de scandales mais sans des indications précises et sans un index exhaustif des 48 volumes, de sorte que les affirmations d’Hirschfeld ne peuvent pas être pleinement vérifiées.
Avec le Comité scientifique pour l’humanité (Whk), Hirschfeld publie le « Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen ». Dans ce périodique, le prince Heinrich est mentionné une vingtaine de fois, comme dans les publications de Mirabeau et d’Ungern-Sternberg. Voir « Prolegomena zu Magnus Hirschfelds ‘Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen’ (1899-1923) » (2004, p. 198).
La pièce de théâtre « Geschlagen » (1923)
Dans sa thèse « Männliche Homosexualität in der Dramatik der Weimarer Republik » (2001, p. 101-103, 585), Wolf Borchers examine la pièce de Hans Frank « Geschlagen ! », qui fut publiée en 1923 et jouée pour la première fois le 25 avril 1923, puis reprise sous le titre « Königsbrüder » en 1944. Borchers montre que, surtout, la pièce met en évidence la vie du roi Frédéric II. Pour lui, l’évidence est marquante : la figure de l’homosexualité du frère de Freibier, Heinrich, est modelée afin de souligner ses caractères négatifs. La pièce comporte des extraits qui décrivent Heinrich comme « avide, jaloux et intrigant, et son homosexualité est présente mais non explicitement montrée ». Borchers cite: « De silhouette discrète, sans grâce, il ressemble au roi à la fois physiquement et mentalement… Pour lui-même, il est l’image du roi ; à ses côtés, il est son masque ». Borchers note que Heinrich agit uniquement dans son propre intérêt et refuse de remplir ses fonctions d’État, préférant suivre ses penchants homosexuels. Bien que les actes homosexuels directs ne soient pas montrés, les allusions verbales suffisent à établir le cadre. L’homosexualité n’est pas présentée comme une simple diffamation mais comme un trait moral dévoyé ; néanmoins, le seul droit accordé à l’héritier est de « s’élever » avec qui il veut. L’orientation d’Heinrich vers le même sexe est présentée comme un élément négatif de sa perversion morale. À cet égard, c’est remarquable car, en dépit du contexte post-1918, il est désormais possible — par l’expression artistique — de peindre clairement une figure homosexuelle au sein d’une maison royale, et de mettre en évidence les aspects qui accompagnent ce sujet.
Eva Ziebura : « Prinz Heinrich von Preußen » (1999)
Parmi la bibliographie secondaire des dernières décennies, deux ouvrages et un essai méritent d’être signalés. Eva Ziebura, dans son livre « Prinz Heinrich von Preußen » (1999), présente une connaissance historique approfondie, en démontrant comment les penchants homoerotiques d’Heinrich constituent un fil rouge tout au long de son œuvre. Heinrich partageait, comme son frère et son épouse, une « préférence pour de beaux jeunes hommes » (p. 44-48), et, sous pression extérieure, il épousa une femme et mit fin à une relation qu’il n’avait ni aimée ni désirée (p. 65). Après le mariage, il s’attachera d’abord au comte Lehndorff, qui « a trouvé dans Heinrich le grand amour de sa vie » et qui lui conserva « près de cinquante années » son affection tendre (p. 68).

Sur ses amitiés masculines, Ziebura traite avec le plus grand soin celle qu’il a entretenue avec le comte Friedrich von Kalckreuth et avec Kaphengst : Kalckreuth écrivit plus tard dans ses mémoires : « Le prince me trouvait tout à fait charming et, dès le premier regard, j’étais dans sa plus haute faveur. Il me donnait chaque soir le souper ». Heinrich fit de Kalckreuth son adjudant, ce que son frère avait d’abord refusé (p. 112, 114). Plus tard, Kalckreuth fut progressivement écarté par Kaphengst de son rôle de favori (p. 186-187, 221, 234-236, 309-310). Lorsque Kaphengst mourut en 1800, Heinrich avait déjà pris ses distances intérieures envers celui qui avait été son ancien amant, une distance motivée en grande partie par le fait qu’il avait été utilisé par lui pendant des années (pp. 448-449). Il éprouva aussi des sentiments forts pour le violoncelliste Johann Mara, qu’il avait engagé pour son orchestre et qui partit ensuite. Cela fut douloureux pour Heinrich, qui avait aimé Mara et soutenu son talent (pp. 222).
Ziebura évoque également le « temple d’amitié » construit par le prince Heinrich à Rheinsberg. À l’inauguration, Heinrich prononce un discours sur une déesse réunissant les deux sexes et sur des amis qui recherchent « le bonheur de l’aimé ». Dans ce temple, Heinrich agit en tant que maître de cérémonie et célèbre devant un autel des serments d’amitié rituels : « Si tu es (nom) décidé à aimer (nom) comme ami et à le tutoyer comme frère, vous boirez tous les deux à partir de ce gobelet ». Dans la prière qui suit, les couples d’amis évoquent Jupiter et Ganymède (pp. 232-233).

« Prinz Heinrich von Preußen. Ein Europäer in Rheinsberg » (2002)
Eva Ziebura a contribué à trois chapitres du splendide catalogue-exposition « Prinz Heinrich von Preußen. Ein Europäer in Rheinsberg » (2002). Dans l’un de ses articles, Christoph Martin Vogtherr souligne que, dans la plupart des cas, on ignore si les amitiés masculines de Heinrich se confondaient avec des relations sexuelles, mais elles comblaient au moins le besoin d’amour masculin du prince. Vogtherr rappelle avec justesse que la distinction moderne entre amour homosexuel et amour hétérosexuel n’apparaît qu’au XIXe siècle, et que la question de l’homosexualité du prince Heinrich (tout comme celle de son frère Frédéric II) est « anachronique ». Ses amours masculins sont ainsi présentés comme des cas exemplaires et sont approfondis dans les sections écrites par Hannelore Lehmann sur Kaphengst (pp. 500-504) et par Eva Ziebura sur La Roche (pp. 505-508). Sous le titre « Der König von Rheinsberg. Ein Preuße für heute: Genialisch, kunstsinnig, europäisch und ein bisschen schwul » (Le roi de Rheinsberg. Un Prussien pour aujourd’hui: génial, artiste, européen et un peu gai), le historien Gerd Fesser publia dans Die Zeit (1er août 2002) une critique pertinente de ce catalogue d’exposition.

« Homosexualité au Hof » (2020)
Je voudrais encore signaler l’article de l’historien Christian Mühling, « Homosoziale Liebe am preußischen Hof des 18. Jahrhunderts » dans l’ouvrage « Homosexualité am Hof » (2020, p. 281-302, ici p. 291-300), qui propose d’analyser les relations homo sociales à la cour prussienne du XVIIIe siècle sur la base des sources relatives à Frédéric le Grand et à son frère Heinrich. Il n’existe pas de témoignages directs qui confirment les rumeurs homosexuelles concernant le prince Heinrich, mais au moins un témoignage éloquent sur l’amour émotionnel entre les courtisans prussiens est à lire dans les journaux intimes du comte Lehndorff, où il décrit longuement son amour pour le prince Heinrich, et où les récits des « rencontres » et des liens intimes entre Lehndorff et Heinrich remplissent une grande partie de ses milliers de pages (pp. 291-300). Lehndorff note notamment, le 22 décembre 1753, dans son journal, que « le prince Heinrich vient au dîner en serrant ses cuisses et aussi beau qu’un ange ». Lehndorff suppose que Kaphengst et son successeur Tauentzien l’auraient surtout flatté par leur visage beau ». La critique de Lehndorff sur Kaphengst est interprétée par Mühling comme de la jalousie pure. Lehndorff resta lié au prince jusqu’à sa mort en 1802 par lettres et de manière émotionnelle, et dans une recension de Jakob Michelsen dans « Invertito » (2021, vol. 23, pp. 220-226, pp. 223-224), l’article de Mühling a été salué.
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Conclusion
Je suis ravi de constater qu’il existe désormais une bonne bibliographie secondaire sur le prince Heinrich qui replace de manière méthodique et historique les indications relatives à son homosexualité. Autrefois, l’inébranlable image des rois et princes prussiens ne pouvait être contestée par des éléments qui déplaisent, et il n’allait pas de soi que l’histoire fasse apparaître les aspects réservés de la vie intime des souverains. La discussion large autour du prince Heinrich, au début du mouvement homosexuel, ne m’étonne pas et j’espère seulement que son existence ait pu offrir à d’autres homosexuels des possibilités d’identification positives. Cela n’oblige pas à nier le fait que la question de l’homosexualité du prince Heinrich soit, en elle-même, anachronique et que transposer nos notions modernes au XVIIIe siècle peut être problématique.
Dans environ trois semaines, j’aborderai sur E-llico.com un autre proche parent du prince Heinrich de Prusse, avec lequel il a parfois été confondu dans la recherche sur l’histoire homosexuelle: le prince Frédéric-Guillaume Heinrich de Prusse (né le 12 février 1826), né environ cent ans plus tard.