Et si la Saxe, après l’effondrement de la RDA, n’avait pas rejoint la République fédérale mais était devenue un royaume indépendant ? Et si aujourd’hui, plus de trente ans plus tard, un jeune roi trans régnait sur cette jeune monarchie allemande ? Et si ce jeune souverain, appelé Dedo II, s’était retiré, le cœur en lambeaux, dans le gymnase installé dans l’Orangerie pour s’adonner à la musculation, afin que son épaule devienne aussi ferme que celle sur laquelle il peut s’appuyer ? Alors nous serions déjà en plein dans le nouveau roman merveilleusement farfelu et divertissant de Cécil Ludwig Röski.
En 2026, la littérature manque cruellement de fantastique. Récemment, la liste longue du Deutscher Buchpreis, l’un des prix les plus importants — ou du moins les mieux dotés — pour la littérature en Allemagne, a été publiée. Comme la journaliste Julia Hubernagel l’a relevé dans la « taz », les ouvrages susceptibles d’être primés sur cette liste se distinguent surtout par une très faible diversité thématique. Ils explorent majoritairement la reconnaissance du territoire, l’histoire familiale, et, à répétition, la guerre et la dictature. Beaucoup de passé et surtout du réalisme.
Le fictif n’est pas à la mode
Bien sûr, le réaliste, le naturaliste ne sont pas nécessairement faux en soi. Mais lorsque l’on ne cherche qu’un degré maximal de proximité avec la réalité, d’authenticité et de précision historique, on sacrifie l’une des fonctions les plus contestées de la littérature : la fiction. Le pouvoir d’imaginer ce qui est faux, et même ce qui est impossible, et de mettre la réalité à l’épreuve, ne peut exister que dans le récit fictif. La capacité à fantasmer, à concevoir des utopies et à remettre en question le statu quo s’appuie sur cela. On peut lire ce facteur comme un signe que le fictif n’est pas à la mode.
Les hypothèses fondamentales de « Trizeps Royal » (l’œuvre de Cécil Ludwig Röski) ne pourraient pas être plus actuelles. Une monarchie saxonne fictive, dirigée par un roi trans, des disputes sur l’héritage incluant la transition. Et pourtant le livre ne se contente pas de refuser le réalisme social actuel pour en adopter l’anti-thèse. C’est, sous cet habit royal au cadre très étrange, une savoureuse fusion entre slapstick émotionnel et tendresse de banc de musculation. Röski est maître des dérapages. Dans son premier roman « Poussi » (2023), il avait offert un rêve érotique avec un dauphin — ou s’agissait-il plutôt d’une machine à sous ? Dans cette nouvelle œuvre, le roi va vadrouiller.
Pompes contre le chagrin
Les frasques se déroulent au sein de la cour saxonne, racontées à la première personne par le roi Dedo lui-même. Et ce dernier est une tragiquement hilarante pleureuse, bourrée d’ironie mordante et de misérable autodérision. On prend beaucoup de plaisir à écouter ce tas de malheur affronter l’échec amoureux et à en trouver la solution : pour soigner son cœur brisé, il faut développer son braséro musclé. Puis, soudain : une authenticité touchante. Röski réussit, à maintes reprises, à créer des moments bouleversants qui surgissent discrètement sous l’éclat du trait d’esprit brillant du livre. Quand Dedo évoque, dans une simple phrase, les peluches de suie qui restaient sur son pantalon après une caresse de tête à son ex, cela s’incruste brièvement dans la gorge. Oui, quand le être cher nous échappe, on peut même regretter ses peluches.
Les clichés habituels du chagrin d’amour sont subtilement contournés à plusieurs reprises. Dedo est sans doute une figure trop maline pour se laisser aveugler par ses propres manigances. Le parallèle le plus plausible pour décrire la folle virée royale de Röski serait la littérature d’Isabel Waidner, où la réalité est sans cesse perforée par l’absurde et par le mélange sauvage des genres et des modes de narration. Le roi queer de Röski est toutefois raconté avec un soupçon de sensibilité supplémentaire. Lorsque Dedo lit dans un sous-forum de rumeurs sur lui-même que son ancienne bien-aimée aurait été vue avec une nouvelle compagne, il sombre dans le doute. Ce qui, dans le cadre prévisible du « Je n’étais pas assez bien pour lui », devient dans « Trizeps Royal » à la fois drôle et poignant :
Wäre er cis, würde ich in meinen dunkelsten Stunden denken, Marfa hätte sich jetzt einen richtigen Mann geangelt, einen mit Penis. Dabei sagte er nie, ich sei ihm zu unmännlich, meine Gummipenisse unzureichend, trotzdem war ich immer wieder verunsichert.
Érotisme douloureux en salle de sport
« Trizeps Royal » est raconté avec abondance de désir et de passion. À certains endroits, le romanesque devient un peu excessif dans sa crudité, et une demi-sentence de trop aurait suffi. Mais la majeure partie du temps, le mélange entre développé couché et dessert Petit-Four, testostérone et piste d’hippodrome, politesse de salon et sexting saxon, fonctionne incroyablement bien et procure énormément de plaisir. Bien sûr, les affaires royales transgenres invitent aussi à méditer sur des thèmes plus profonds : la masculinité et l’intimité, la perception du corps et l’autodétermination, l’Allemagne divisée et l’Histoire allemande. Sans oublier bien d’autres choses encore. Et en même temps, cela peut faire une lecture estivale surchauffée pour la fin de l’été.
Le Leykam Verlag, qui publie « Trizeps Royal », a annoncé en début d’année que, à partir de 2027, il n’y aurait plus de publications de fiction. Le plus ancien éditeur d’Autriche met fin à la littérature. Une décision retentissante. Après tout, avec le roman de Röski, c’est une fin grandiose et fulgurante qui s’annonce comme dernier acte.
Cécil Ludwig Röski: Trizeps Royal. Roman. 224 pages, Leykam Verlag. Graz 2026. Relié: 25 € (ISBN 978-3-7011-8417-0)
