Le premier élan fut: enfin une tentative scientifique pour répondre à ce que nous appelons l’identité de genre. En effet, ce concept a connu une carrière remarquable dans le cadre de la légalisation des personnes trans et, en tant que bascule de paradigme, demeure une question ouverte.
Ainsi, ce terme provoque immédiatement la fureur de toute TERF. Car l’identité de genre décrit ce qui définit l’appartenance de genre des personnes trans, intersexes et non-binaires (TIN). Il était nécessaire de le nommer pour clarifier que chez les personnes TIN et leur attribution de genre il ne s’agit pas du soi-disant sexe biologique. Les personnes trans et non binaires ne s’identifient, comme on le sait, jamais à leur sexe de naissance.
Après 150 pages de lecture, j’ai été éclairé, et il ne me resta malheureusement que la constatation: je m’étais trop félicitée trop vite. Le livre publié récemment chez Mandelbaum Verlag par le sociologue américain Rogers Brubaker, intitulé « Geschlechtsidentität. Die Karriere einer Kategorie », présente toutefois quelques atouts.
Brubakers Parteilichkeit ist unschwer zu erkennen
Dans l’ensemble, cependant, les objections dominent et l’agacement monte lorsqu’on voit Brubaker conclure dans un bourbier d’opinions assez transphobes. Si tant est que l’autre camp ait obtenu une chance de répliquer, ce qui pourrait être l’exigence de la scientificité — mais non. Ce manque de réciprocité trahit clairement le parti pris de Brubaker.
En dehors de cette tendance à l’unilatéralisme, on remarque aussi que l’auteur, dans son raisonnement, se heurte fréquemment à la logique. Toutefois, le livre présente aussi des mérites. Et ces mérites résident surtout dans le fait qu’il reconstitue la trajectoire de la catégorie « identité de genre » aux États-Unis et au Royaume‑Uni, à travers leurs étapes et leurs virages. Cela est utile car cela offre une vue d’ensemble sur une matière assez complexe. Cette démarche met aussi en évidence à quel point les évolutions dans ces pays divergeaient des nôtres et continuent de le faire.
Bien que nos luttes pour la reconnaissance aient aussi porté sur l’autodétermination du genre, la catégorie « identité de genre » ne possède pas, de loin, l’ascendant qu’elle semblait avoir aux États-Unis et au Royaume‑Uni, notamment en ce qui concerne l’accès médical des adolescents trans, et elle recule aujourd’hui encore davantage. Car le virage politique y est, comme on le sait, déjà lourd de conséquences dévastatrices. Ce que Brubaker appelle dans ce cadre une « révolution silencieuse » et qui renvoie à l’institutionnalisation de l’identité de genre, chez nous n’a été que timidement esquissée.
Un regard sur notre Loi d’autodétermination montre immédiatement les limitations entourant le traitement de l’identité de genre: mots‑clé droit de domicile, liberté contractuelle, paragraphe militaire — et une politique actuelle qui esquive largement l’identité de genre pour exclure les personnes trans de l’égalité et des droits.
Pourquoi l’identité de genre est-elle devenue un sujet explosif
Mais revenons dans l’ordre. L’intention de Brubaker était de « retracer l’histoire de l’institutionnalisation — et les contestations qui ont suivi — de ce nouveau principe de classification sociale, qui se distingue, et concurrence, la classification des personnes selon le sexe biologique et l’a supplantée dans certains contextes ».
Or, comme le pratiquement montrent les faits de l’assignation du sexe à la naissance, rien ne semble avoir changé fondamentalement: on trie toujours les individus selon le sexe biologique, et à l’exception des variations évidentes du développement sexuel chez les personnes intersexes, il n’y a que féminin et masculin. Le pouvoir du statut génital n’a donc pas changé en pratique. Le seul changement a été d’introduire la catégorie identité de genre, qui a permis, de manière plus clément, d’autoriser un changement d’appartenance de genre pour les personnes trans. Cela n’explique pourtant pas pourquoi l’identité de genre est devenue un sujet si sensible.
Brubaker tente de l’expliquer ainsi: ce qui concernait d’abord un groupe de personnes a, avec le temps, changé de cadre. En avançant l’argument selon lequel cette identité de genre serait innée, il en découlerait nécessairement que toutes les personnes en possèdent une. Mais pourquoi, selon Brubaker, ne serait-ce qu’un « attribut minoritaire »? Et pourquoi l’identité de genre deviendrait‑elle pour tous un problème? N’est-il pas évident et logique d’imaginer qu’il puisse exister aussi une conscience positive de l’identité de genre, alors que chez les trans il y en a une négative qui donne à quelqu’un la certitude d’être chez soi dans un autre genre que celui de naissance? Ou bien le monde cis a-t‑il déjà assez de la contrainte à l’hétéro-normativité?
Trans comme « stratégie d’évitement de l’homosexualité » ?
Nous sommes confrontés au grand problème: nous ne pouvons pas dire avec certitude ce qu’est exactement cette identité de genre, comment elle se forme et où elle se trouve en nous. Et pourtant elle existe et exerce un pouvoir sur nous. La question est donc de savoir comment une conscience du genre devient un savoir. Qu’elle est produite par le cerveau ne prête guère à discussion, et pourtant nous ignorons encore comment elle fonctionne.
Or exactement cela ne semble pas jouer dans les réflexions de Brubaker. Lui, comme beaucoup d’autres, n’avance pas au-delà des organes génitaux et de l’ordre patriarcal lorsque il s’agit de questions de genre. Comme si l’être humain n’avait pas aussi un cerveau et comme si la maturité du genre n’était pas souhaitable. En tout cas, Brubaker paraît ignorer la connaissance neurobiologique d’un Milton Diamond, qui avait jadis offert cette explication remarquable: l’organe sexuel central de l’être humain se situe entre les oreilles et non entre les jambes.
Bon, cela ne nous dit toutefois pas ce qu’est exactement l’identité de genre. Autre chose: c’est surtout un porte‑clé pour une réponse encore manquante à la question de pourquoi il existe des personnes trans. Le fait que Brubaker dépouille aussi le vieux manteau selon lequel la trans serait une « stratégie d’évitement de l’homosexualité » est aujourd’hui classé au mieux comme un récit transphobe; c’est pour le moins déconcertant. Ce n’est guère de l’objectivité scientifique.
Lutte contre la puissance de l’hétéro-normativité
« Ma thèse centrale », écrit Brubaker, « est que l’identité de genre, lorsqu’elle a quitté le milieu clinique et qu’elle s’est répandue davantage dans le débat public, a d’abord été comprise comme une affaire personnelle, relevant du champ de l’action autodéfinie. Lorsqu’elle est toutefois devenue une catégorie pleinement opérationnelle — à laquelle pouvaient se référer même des enfants et des adolescents — elle n’a plus été perçue comme quelque chose qui concerne seulement soi‑même. On la voyait comme quelque chose qui touche les intérêts d’autrui: les intérêts des femmes en matière d’intimité et de sécurité. »
Cela peut sembler compréhensible, mais il s’agit d’erreurs de raisonnement graves. Premièrement, le prétendu conflit d’intérêts entre les femmes trans et les femmes cis n’est pas une question de chiffres. Le refus des femmes trans, le non‑acception de leur identité féminine, existait dès le début et n’avait pas besoin que le sujet de l’identité de genre soit amené à l’agenda public. Et deuxièmement: d’où vient l’assurance que les enfants et les adolescents n’ont pas une conscience du genre? Ne seraient-ils pas, dès le départ, conditionnés et contrôlés par l’hétéro-normativité? Si un sociologue ne comprend pas les contraintes sociales de la socialisation, il a probablement emprunté les mauvaises études.
Et encore un mot sur la question de l’identité, où Brubaker parle d’un impératif identitaire. Il n’est pas apparu uniquement avec les personnes TIN. Au contraire, notre culture patriarcale, en pratiquant l’hétéro-normativité, a toujours appliqué une politique identitaire extrêmement rigide. Rien d’autre qu’une bipartition des genres, définie exclusivement par l’anatomie et la biologie reproductive. Là encore, un sociologue devrait posséder une vision plus nette des relationalités sociales — ou alors prendre des cours de sociologie.
Mon verdict est le suivant: j’ai certes une vision plus nuancée de l’institutionnalisation du concept d’identité de genre aux États‑Unis et au Royaume‑Uni, mais il ne fallait pas s’attendre à ce que le virage paradigmatique lié à l’autodétermination du genre puisse se déployer sans conflit. La lutte pour la reconnaissance a été, du moins chez nous, une bataille longue et éprouvante de décennies, contre la puissance de l’hétéro-normativité et son ordre de genre fondamentalement inégalitaire.
Rogers Brubaker: Geschlechtsidentität. Die Karriere einer Kategorie. 208 Seiten. Mandelbaum Verlag. Wien 2026. Taschenbuch: 20 € (ISBN 978-399136-129-9)