Les obstacles à une sexualité qui nous est propre

16 avril 2026

Pour l’éducatrice sexuelle Gianna Bacio, une métaphore se révèle particulièrement éclairante pour décrire les enchevêtrements entre sexualité, biographie et façonnage social: la toile. Chaque individu, explique-t-elle, porte en lui une composition personnelle de préparations, de couleurs et de motifs — des couches qui se superposent et s’influencent mutuellement. La honte serait alors une « fondation » souvent invisible, mais profondément agissante. Une couche que nous n’avons pas choisie et qui, malgré tout, colore tout ce que nous vivrons ensuite.

Dans son nouveau livre « Die unverschämte Kunst, zu lieben, wie man will » (lien affilié Amazon), elle et son·e co-auteur·e Mira Dönges s’attachent à mettre ces fondations à nu: démêler les motifs et les histoires — et, si nécessaire, les faire éclater. Les deux collaborent déjà au podcast hebdomadaire « Wie Wir Lieben »; Bacio anime aussi le podcast « Hot Stuff – Alles rund um Sex ». Parallèlement, elle mène des actions d’éducation sur des plateformes comme TikTok et Instagram. Son objectif: sortir la sexualité du recoin du particulier, faire de l’éducation un élément ordinaire de la vie, et non une exception.

Prendre au sérieux sa propre imagination

Et c’est exactement ici que le livre prend le relais. Sa thèse centrale est simple et audacieuse: être maître de soi, prendre au sérieux sa propre imagination et retirer les vieilles enveloppes qui trop souvent limitent la sexualité. Sur le plan méthodologique, les auteures emploient une progression en trois temps. D’abord, mettre en lumière les schémas et les récits qui entravent une sexualité vraiment personnelle. Ensuite, elles s’attaquent aux bases fondamentales comme le plaisir, le consentement et la communication. Enfin, elles ouvrent la porte à des modèles de relation alternatifs et à des exemples — tirés notamment des conversations du podcast — et invitent à s’en inspirer pour bâtir des formes de vie qui correspondent à chacun et chacune.

À plusieurs reprises, Bacio glisse de petites attentes: des moments d’auto-localisation, de perception du corps et de lâcher-prise vis-à-vis d’anciens fardeaux. Les lectrices sont encouragées à redécouvrir la valeur de leur propre corps. Elle plaide pour des pratiques comme l’ edging (retarder l’orgasme), pour une sexualité au-delà de la pénétration et pour une intimité qui ne nécessite pas de contact des organes génitaux. L’asexualité et les sexualités queer y trouvent aussi bien sûr leur place et leur légitimité. Sur le plan stylistique, Bacio reste accessible: des phrases courtes, un ton direct qui guide en douceur les lectrices à travers les chapitres et leur rappelle qu’elles ne doivent pas traverser ces questions seules.

Le livre aurait dû être plus impertinent

Pourtant, une certaine irritation demeure — même dès le titre. Qu’est-ce qui, exactement, dans cette « art » dite impertinente est réellement impertinent ? À qui viserait cette prétendue transgression des bornes? L’approche est sympathique, sans doute: un plaidoyer en faveur de l’autodétermination, de l’imagination et de l’ouverture. Mais elle ne paraît ni radicale, ni particulièrement nouvelle; elle est plutôt formulée avec prudence. Dans le débat queer-féministe actuel, bien des éléments semblent d’un ennui surprenant, presque arbitraires, et rarement vraiment provocants.

C’est ici que le livre aurait pu gagner en netteté. Car oui, s’inscrire dans son propre corps est une cause importante. Mais que signifie cela dans une réalité où les corps sont constamment politics et attaqués? Que faire lorsque ce corps est sans cesse mis en doute dans un climat raciste ou queerphobe — et quand il se voit retirer non seulement le désir mais aussi le droit d’exister? Sur ce point précis, le projet d’autodétermination de Bacio aurait peut-être gagné en mordant, en contradictions, en impertinence.

Infos sur le livre
Gianna Bacio, Mira Dönges: Die unverschämte Kunst, zu lieben, wie man will. Pour une sexualité honnête et autodéterminée. 256 pages. Rowohlt Verlag. Hamburg 2026. Broché : 14 € (ISBN 978-3-499-01903-6). E-book : 9,99 €
Élise Fournier