L’héritage posthume de Foucault : ce que « Les Hermaphrodites » nous enseignent aujourd’hui

26 septembre 2026

La critique n’a jamais manqué de mordant. Elle peut être justifiée dans certains cas, et parfois davantage, parfois moins, mais comment aurait‑il été possible pour un penseur du prestige de Michel Foucault (1926‑1984) de ne pas s’en prendre à la vérité présentée comme normalité et de la remettre en question de façon radicale? Foucault a fait vaciller les prétendues vérités dès qu’il s’agissait de déterminer ce qui est sain, ce qui est malade, ce qui est criminel et fou, ou ce qui est considéré comme « normal » sur le plan sexuel.
Il convient de rappeler des œuvres fondatrices telles que « La Folie et la société », « L’Ordre des choses », « Surveiller et punir » et enfin « Sexualité et vérité », publiées dans le cadre d’une étude en six volumes intitulée « La volonté de savoir », qui, hélas, resta incomplète en raison du décès prématuré de l’auteur.
Son influence s’est fait sentir partout où, dans les discours contemporains, il s’agit de marginaliser et de stigmatiser des groupes sociétaux, et, par là même, de questionner les mécanismes du pouvoir culturel. Quand désormais un texte inédit provenant des archives refait surface comme une voix venue d’outre‑tombe, il y a de quoi s’arrêter et écouter avec attention.

Le manuscrit n’a été découvert qu’après des décennies

Aux éditions Suhrkamp est récemment paru : « Die Hermaphroditen » – un titre dont la dénomination renvoie clairement à une perspective historique, car ce vocable est aujourd’hui dépassé et remplacé par les notions d’inter‑ ou d’intersexe. Or, qui procède à une archéologie culturelle, comme Foucault l’a fait tout au long de sa vie, montre en passant que l’étude de l’histoire culturelle engage toujours un aspect de l’histoire des concepts, avec les transformations de perception qui en découlent. Foucault, en tout cas, a offert avec ses recherches des aperçus souvent remarquables sur les rapports entre culture, vie quotidienne et pouvoir politique.
Le texte dont il est ici question s’avère véritablement une découverte. En effet, la réception de Foucault n’en avait jusqu’à présent aucune connaissance. Bien que l’on sache que l’auteur s’intéressait à l’intersexualité, comme en témoigne notamment sa publication de la vie d’Herculine Barbin, une personne intersexe (publiée en 1978 en France, édition allemande 1998 « Über Hermaphrodismus »). Le sujet est aussi apparu à plusieurs reprises dans ses cours. Ce que l’auteur entendait faire exactement avec ce manuscrit d’environ soixante pages demeure toutefois inconnu.
La notion d’hermaphrodite est — comme dit — une perception historique. Foucault s’intéressait à ses transformations et aux déplacements discursifs qui l’accompagnent, allant du XVIe au XIXe siècle. Le résultat possède un véritable caractère pionnier, comme l’indique l’avant‑propos.
Les limites de la capacité de connaissance
Il est particulièrement captivant de lire ce passage, car il décrit en même temps les frontières de notre capacité de connaissance, qui reculent ou avancent au fur et à mesure que le savoir s’élargit. Or, comme le pouvoir d’interprétation culturelle s’exerce partout, il s’agit finalement toujours de questions liées à l’intérêt de la connaissance. Toutefois, la lecture montre aussi à quel point les conclusions de l’auteur sur la relation entre le genre et la sexualité se présentent aujourd’hui comme historiquement datées.
Les personnes intersexes étaient considérées comme des « monstres »
Jusqu’au XVIIe siècle, les personnes intersexes étaient considérées comme des « monstres ». Pendant longtemps, ce n’était pas tant la coexistence de sexes qui préoccupait que le passage d’une identité à l’autre. Car le système juridique ne connaissait pas la coexistence simultanée des identités masculine et féminine et exigeait une décision irrévocable de la personne concernée pour l’un ou l’autre sexe. Cela restait possible, même si la reconnaissance dans le sexe défini n’était ni pleinement valable ni égale. Pour le XVIIIe siècle, Foucault avance des transformations perceptives majeures. Les hermaphrodites ne sont plus perçus comme des monstres, car ce qui semble « perturbé » serait seulement ce que l’on pourrait appeler une « réalisation organique » du sexe. Et c’est précisément ici que la médecine entre de manière déterminante en jeu et abandonne l’idée d’une « incertitude de la nature », pour entreprendre une recherche du sexe identificateur comme quête du « vrai sexe ».
Parallèlement, l’idée selon laquelle il existerait un « hermaphrodisme véritable » est abandonnée, car la médecine l’impose comme une fois pour toutes une évaluation anatomique qui présenterait l’intersexuation comme « un homme mal formé ou une femme mal formée ». Ce faisant, l’inter devient essentiellement un « défaut », ouvrant la voie à une biopolitique de pureté. L’écho de cette position résonne jusqu’à nos oreilles comme un appel idéologique qui transforme la biologie en biologie politique: il ne serait possible de n’être que femme ou homme. Simultanément, le XIXe siècle voit naître une pathologisation du désir sexuel. Le lien entre les deux aspects ne peut être ignoré.
Éric Fassin commente ce point dans sa post‑face ainsi : « Du ‘véritable sexe’ on passe à un sexe selon les usages du sens commun : l’homme est un homme, la femme une femme. Une telle tautologie vise à rompre non seulement avec l’autorité, mais aussi avec l’idée même de la vérité. »

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Plaisir sans genre

Dans tout cela, la sexualité occupe une place non négligeable. Elle intervient comme désir dans la détermination du « vrai genre » et devient problématique dès lors que le corps est exploité de deux façons — comme femme et comme homme. Cet « être‑et‑avoir‑été » était rejeté comme de la « sodomie » et puni. L’idée que la pratique sexuelle était fermement liée à un genre a amené Foucault à intervenir vivement.
Pour lui, le plaisir serait dépourvu de genre : il ne serait ni masculin ni féminin. Le plaisir fonctionnerait sans carte d’identité, il advient simplement entre deux personnes et ne constituerait pas le cœur d’une identité. Ironiquement, c’est ici que Foucault paraît étrangement déconnecté de la réalité, car le désir sexuel est un spectre avec des préférences assez nettes — et dans ce domaine, les personnes cisgenres, trans et intersexes n’en font pas exception. Le plaisir lui‑même peut être dépourvu de genre, mais pas l’objet du désir.
Ce qui ne jouait pas un rôle dans les réflexions de Foucault, c’est la question de l’identité de genre, c’est‑à‑dire le savoir dont nous disposons sur le genre auquel nous appartenons. Cette dimension de conscience joue chez les personnes intersexes comme chez les personnes trans un rôle déterminant, sinon existentiel. Foucault s’y oppose en somme, mais surtout parce qu’il ne dissocie pas clairement le genre de la sexualité. Bien sûr, il n’existe pas de « loi » de l’identification sexuelle, car il n’existe aucun lien causal entre l’identité de genre d’un côté, la sexualité et le désir de l’autre, mais il existe bel et bien des identifications de genre.
Pour conclure, une anecdote personnelle: en 1977, Michel Foucault passa brièvement par Berlin-Ouest et y revenait en 1978. Je travaillais alors au « Chez Romy Haag », et un soir j’aperçus Foucault qui longeait notre établissement — ce crâne rasé, marqué et portant des lunettes était aisément reconnaissable. Il s’en allait vers la Motzstraße, et je me demandais pourquoi tant de stars avaient leur chemin jusqu’à nous, pourquoi l’expert en « recherches sexuelles » ne prenait pas le temps de nous rencontrer. Aujourd’hui, bien sûr, je sais que le véritable problème des sciences reste que celles-ci préfèrent parler de nous plutôt que de nous avec nous. C’est pourquoi trop souvent notre réalité échappe à leurs prétendues conclusions.

Infos sur le livre
Michel Foucault: Die Hermaphroditen. Aus dem Französischen von Andrea Hemminger. Mit einem Vorwort von Arianna Sforzini und einem Nachwort von Éric Fassin. 154 Seiten. Suhrkamp Verlag. Berlin 2026. Gebundene Ausgabe: 26 € (ISBN 978-3-518-58857-4). E-Book: 21,99 €

Élise Fournier