Le prestige et la réputation de Gertrude Stein dépassaient largement son œuvre, écrit-on dans un article de revue. C’est tout aussi juste que l’on peut l’être en disant qu’elle a, pendant des décennies, occupé le centre de la modernité à Paris. C’est à nouveau confirmé et décrit par une biographie consacrée à l’une des écrivaines américaines, Francesca Wade, publiée récemment chez btB.
Une célébrité, Stein l’était bien avant d’atteindre, dans les années 1930, le grand public avec The Autobiography of Alice B. Toklas. Pourtant, elle avait toujours fait du succès son objectif—et, surtout, et uniquement le succès. « Avant d’obtenir le succès, c’est-à-dire avant que quelqu’un soit prêt à payer pour ce que l’on fait, on peut être sûr que chaque mot que l’on a écrit mérite d’être écrit. »
On lit cette confession dans son Jedermanns Autobiographie, publiée en 1937, et deux choses frappent ici: Stein ne connaissait comme ponctuation que le point — et si l’on n’a pas encore commencé à lire, ce n’est pas un problème, car on lit étonnamment bien même sans les virgules manquantes. Et d’autre part, cela témoigne d’une assurance en soi particulièrement marquée. Mais l’assurance n’est qu’un seul versant: l’autre côté, c’est le frustation durable devant le manque de reconnaissance littéraire depuis son premier livre, en 1909, Three Lives.
Une icône queer
Stein a largement contribué à la mythification de sa propre personne. Le fait qu’elle soit aussi devenue une icône queer s’explique par le fait qu’elle a vécu pendant des décennies avec Alice B. Toklas — elle aussi Américaine — dans ce qui ressemblait à un couple marié qu’elle affichait publiquement. Les deux Américaines à Paris entretenaient une double et indissoluble liaison jusqu’à la mort, à la fois l’une pour l’autre et, surtout, leur amour commun pour Paris.
Pour être visibles en tant que couple, elles n’échappaient pas à l’effet d’attention provoqué par leur apparence et leur attitude. Stein s’impose par sa tenue et surtout par sa coupe courte, qui soulignait sa masculinité, tandis que Toklas demeurait élégante et féminine. Ainsi se déployait une répartition des rôles dans leur relation lesbienne. Toklas était celle qui entourait Stein, qui garnissait le quotidien et défendait l’art; Stein, elle, n’avait à se soucier que de l’écriture et, progressivement, d’un immense corpus de collectionneur d’art, dans lequel Picasso figure en grand nombre.
Autant dire que Toklas n’avait pas une faible part dans la manière dont Stein est devenue la personnalité que l’on retient aujourd’hui. Dans un carnet tenu par Toklas, on lit cette phrase: « N’oublie pas que tu es le mari le plus glorieux et le plus remarquable qu’une épouse diligente ait jamais eu. » Bien plus tard, lorsqu’on interrogea un étudiant sur la façon dont le genre de Stein avait influé sur son œuvre, elle répondit: « D’un point de vue psychologique et émotionnel, Gertrude Stein n’était ni une femme ni un homme. Elle était vraiment les deux — dans sa façon de penser et dans ses sentiments. »
Ils étaient faits l’un pour l’autre
Francesca Wade, après tout ce qu’elle a découvert sur la relation des deux femmes, est arrivée à la conclusion qu’on ne peut pas raconter leur histoire comme une simple histoire d’amour ordinaire. Dès le premier instant, il leur est devenu clair qu’elles étaient destinées l’une à l’autre: une indivisibilité et une répartition des rôles qui étaient déjà installées. Les amours antérieurs de Stein furent écartés et Toklas veillait jalousement à ce que cela ne change pas.
Au début, les deux occupaient ensemble l’appartement de la Rue de Fleurus, près du Jardin du Luxembourg, avec le frère de Stein, Leo, passionné collectionneur d’art comme sa sœur. Mais il était de plus en plus gêné par les démonstrations d’affection libres des deux femmes, et il préféra quitter pour Florence. Bien que tout le monde sache qu’elles formaient un couple lesbien, on n’en parlait pas publiquement. Et lorsque le sujet était abordé, c’était surtout sous forme littéraire — comme Djuna Barnes avec les récits de la communauté lesbienne parisienne dans Ladie’s Almanach. Cependant Stein et Toklas ne faisaient pas partie de cette sous-culture lesbienne.
Deux livres en un
En réalité, Wade a écrit deux livres, presque à parts égales en force et en étendue: la première partie traite de la biographie de Stein et se termine à sa mort en 1946. La deuxième partie est intitulée « Après-vie » et s’intéresse surtout à Alice B. Toklas, devenue veuve et qui a survécu à Gertrude d’un peu plus de vingt ans, ce qui permet à la question laissée en suspens, à propos du postérité inachevé, de trouver une place. Wade avoue: « Plus j’apprenais sur Stein, plus ses contradictions me fascinaient — et me troublait. J’aimais sa constante auto-mythification, son ironie en testant les frontières du genre et des genres. » L’auteure réussit à tracer un portrait qui, grâce à cette seconde partie, devient un double portrait, aussi vivant qu’éclairant. Wade fait apparaître deux vies, dans lesquelles le contradictoire n’est pas adouci, mais demeure comme une énigme ouverte. Les ombres biographiques y trouvent donc leur place, car Stein avait aussi tendance à utiliser les personnes qui l’entouraient tant que cela servait son but de vie. Et ce but était bien sûr le succès en tant qu’écrivaine.
Il est venu, mais tard — elle avait alors soixante ans — et la notoriété demeure jusqu’à nos jours. Wade offre ainsi de nombreux regards derrière la façade emblématique.
Francesca Wade: Gertrude Stein. Une biographie. De l’anglais par Britta Fietzke. 624 pages, btB. Munich 2026. Version imprimée: 28 € (ISBN 978-3-442-76351-1). E-book: 24,99 €
