L’œuvre d’un activiste mort à 43 ans

10 septembre 2026

Concernant sa vie, Ernst Burchard (1876-1920) a livré quelques éléments dans sa thèse « Quelques cas d’une glycosurie passagère » (1900, p. 20). On peut notamment y lire qu’à partir d’octobre 1899 il exerçait comme médecin adjoint dans l’établissement Landes-Heil- und Pflegeanstalt Uchtspringe près de Stendal et y resta jusqu’en mars 1902. (Aujourd’hui, ce centre est appelé « Fachklinikum Uchtspringe ». Il existe certes des archives, mais selon une employée, il n’existe plus de documents concernant Burchard.)

Après mars 1902, il s’installa comme médecin praticien et neurologue à Berlin et fit connaissance avec le jeune mouvement homosexuel qui gravita autour de Magnus Hirschfeld, fondateur en 1897 du Wissenschaftlich-humanitäres Komitee (WhK), première instance mondiale de représentation des intérêts homosexuels. Burchard s’engagea alors dans ce mouvement et publia des contributions dans le « Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen » (JfsZ) du WhK. En janvier 1920, il mourut à l’âge de 43 ans seulement. Un excellent panorama général de sa vie et de son œuvre est proposé dans le « Personenlexikon der Sexualforschung » (2009) dirigé par Volkmar Sigusch et Günter Grau, pages 98-99.

À part ses quelques énoncés, je nourris un profond respect pour l’ensemble de l’œuvre de ce activiste, qui, en tant que médecin mais aussi en tant qu’écrivain, a largement contribué à l’émancipation homosexuelle. Dans la plupart de ses quelque deux douzaines de livres et articles publiés, on retrouve des positions étonnamment modernes, allant au-delà de l’affirmation selon laquelle l’homosexualité n’est ni pathologique ni nécessitant de traitement. Je propose ci-après de revenir sur la vie et l’action de Burchard dans un cadre queer. Je tiens à remercier le Centre d’Histoire des Gais de Cologne pour m’avoir donné accès à ses archives lors de mes recherches.
Pour Hirschfeld, Burchard était homosexuel
Il existe une photographie montrant Burchard aux côtés de son partenaire (à ce jour inconnu). Certains historiens citent comme source cette photo la réédition de l’ouvrage de Magnus Hirschfeld « Das dritte Geschlecht » (1904; réédition 1991, p. 37). Mon propos n’est pas d’induire que cette image aurait été publiée dès 1904 par Hirschfeld (l’édition originale de 1904 ne contient pas d’images). Il s’agit ici d’utiliser ce cliché comme preuve de l’homosexualité de Burchard.
> L’image fut publiée pour la première fois dans l’ouvrage de Hirschfeld « Geschlechtskunde » (Tome IV, 1930, p. 631) dans un chapitre consacré aux couples homosexuels (p. 597-657). Le cliché porte la légende ambiguë « Dr. E. B. mit Freund ». La filiation est ici claire: les initiales peuvent être décryptées, car dans la revue homosexuelle « Der Eigene » (1919/1920, n° 12, p. 5) et dans le « Hirschfeld Scrapbook » (une collection de documents du fonds Hirschfeld au Kinsey Institute, Bloomington, USA) d’autres photos montrent la même personne et permettent d’identifier sans équivoque Burchard. L’imprimé d’Hirschfeld dans « Geschlechtskunde » permet deux conclusions. Premièrement, Hirschfeld indique sans ambiguïté qu’il connaissait Burchard comme homosexuel. Deuxièmement, la mention abrégée montre qu’il n’a pas voulu déballer publiquement l’orientation sexuelle de Burchard de son vivant. Bien que la photo ait été publiée post-mortem, le fait qu’un activiste homosexuel de premier plan possédait une photo de son partenaire est une particularité notable, surtout dans un contexte où l’homosexualité masculine était encore pénalement répréhensible.

Les amis de Burchard

Outre son partenaire (dont l’identité demeure non précisée), on peut mentionner d’autres membres du cercle de Burchard. Pour Hirschfeld, Burchard était surtout un collègue qui le considérait néanmoins comme un ami (JfsZ, 1918, p. 209).
Les informations de Hirschfeld présentent aussi deux autres amis. D’abord le musicien Richard Meienreis, qui était aussi un parent éloigné de Burchard. Ensuite le médecin Arthur Leppmann, âgé de 22 ans de plus que Burchard, qui était « son ami paternal (… ) toujours fidèle à ses côtés » (Hirschfeld: « Von einst bis jetzt », 1986, p. 19, 61-62). À l’inverse d’Hirschfeld, il n’y eut toutefois jamais de publications conjointes avec Leppmann, bien que les domaines d’expertise des deux médecins berlinois se recoupent.
Parmi le cercle d’amis de Burchard (JfsZ, 1911/1912, pp. 246-249) figure également le juriste, traducteur et activiste homosexuel Hermann Freiherr von Teschenberg (1866-1911). Teschenberg fournissait au JfsZ une photo de lui-même en tenue féminine pour publication (JfsZ, 1902, pp. 176/177), dégageant selon son propre démenti sa « vraie nature ». La relation d’amitié avec Teschenberg peut donc s’inscrire dans le contexte des contributions de Burchard à la thématique des « travestissements ».

Ses publications indépendantes (sélection)
Le travail « Harcelement et prostitution » (1905, 24 pages) de Burchard ne m’a pas été directement accessible pour analyse, mais on peut au moins citer la critique favorable dans le JfsZ (1905, pp. 686-687): « Cette petite brochure stimulante pointe très justement comme principale cause de la prostitution masculine le carcan imposé par la société et les préjugés, qui écrasent les homosexuels (… ) ».
Sa publication la plus étendue reste le « Lexique de l’ensemble de la vie sexuelle » (1917), dans lequel des notions comme « homosexualité » (pp. 77-79), « pseudohomosexualité » (pp. 155-156), « transvestitisme » (pp. 174-177) et « états intermédiaires » (pp. 187) sont expliquées en termes accessibles à un large public. Je me range ici à l’évaluation de Georg Bornemann (« Facettenreich und fast vergessen. Über den Sexualwissenschaftler Ernst Burchard 1876-1920 », dans les Mitteilungen der Magnus-Hirschfeld-Gesellschaft, 2022, n° 68, pp. 8-12), qui voit dans le Lexikon un « témoignage saisissant de son temps » démontrant ses efforts pour saper les normes rétrospectives de l’ère wilhelminienne. C’est aussi le premier essai d’offrir une éducation sexuelle non doctrinale sous forme de poche, accessible à toutes les couches sociales.
Ses publications non destinées à être des ouvrages indépendants (sélection)
Cinq années après la mort d’Oscar Wilde, Burchard rappelle avec un article émouvant « À la mémoire d’Oscar Wilde » (dans « Kampf », 1905, n° 24, pp. 686-687) que la condamnation de Wilde pour homosexualité était une victoire fondée sur le « préjugé et l’ignorance ». « Oscar Wilde était un homme homosexuellement orienté, avec ses qualités et ses faiblesses qui expliquent en partie sa personnalité », écrivait-il. Hartement, Wilde aurait été « sauvé » par le WhK mais il n’en demeure pas moins qu’il pas été le seul à tomber sous le joug des lois.
Parmi les articles ultérieurs de Burchard dans des revues, deux géraient le thème de la Première Guerre mondiale. Dans « Questions sexuelles pendant la période de guerre » de la « Zeitschrift für Sexualwissenschaft » (1914/1915, janvier 1915, pp. 373-380) et dans « Femmes soldats » du « Berliner Illustrierten Zeitung » (6 août 1916, pp. 477-479) il est question de l’aptitude au service militaire des « travesties » et des femmes. Comme l’indique encore Georg Bornemann dans son analyse ci-dessus, dans le premier article Burchard reste fidèle au vocabulaire transphobe de son époque, mais ses thèses lisent parfois comme si elles avaient été empruntées à des standards modernes des études de genre. Le deuxième article montre une approche plus progressiste : « La cause pour laquelle la guerre est généralement considérée comme masculine est due à des circonstances sociales et non pas liée au genre en soi ». Concernant ce second article, il faut ajouter qu, pour un spécialiste des sciences sexuelles, il n’était pas courant de publier dans des journaux non spécialisés; de nombreuses figures académiques réclamaient même que des illustrations ne viennent pas parasiter l’exposé, et cet article en contenait pas moins de 13 illustrations.

Son engagement dans la GdE auprès d’Adolf Brand
À l’aube du mouvement homosexuel allemand, aux côtés du WhK se déployait la « Gemeinschaft der Eigenen » (GdE), fondée par l’activiste homosexuel Adolf Brand, qui publiait dès 1896 le périodique littéraire « Der Eigene » — premier hebdomadaire homosexuel mondial à partir de 1898. Ernst Burchard y publia deux poèmes : « Voyage heureux » et « Confession » (1903, numéro 3, pp. 157-158, non en ligne). Burchard faisait donc partie, parmi les médecins de son temps, des authors qui s’aventuraient « au-delà des frontières » du domaine médical pour explorer la poésie. Parmi les médecins qui entretinrent des liens avec le mouvement homosexuel ou avec le mouvement de réforme sexuelle on peut citer Magnus Hirschfeld, Edwin Bab, Arthur Kronfeld, Arnold Aletrino et Friedrich Wolf (Marita Keilson-Lauritz: « Die Geschichte der eigenen Geschichte », 1997, p. 156).
> Dans le « Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen » (1904, pp. 596-598), une revue collective du numéro signalait que le numéro du « Eigenen » contenait des poèmes de qualité très variée. Ceux de Burchard y furent mentionnés (p. 596) mais non jugés positivement par le critique et, alléguant une qualité moindre, ils n’étaient pas particulièrement mis en valeur. À l’exception de contributions sur la mort de Burchard (voir ci-dessous), aucune autre donnée n’est disponible sur la relation de Burchard avec cette partie du mouvement homosexuel.

Son engagement dans le WhK de Magnus Hirschfeld
Plus d’éléments permettent d’éclairer l’implication de Burchard autour du WhK et de Magnus Hirschfeld. Certaines sources suggèrent que Burchard aurait fait sa première apparition publique dans le WhK fin 1902: il fut l’un des trois signataires (aux côtés de Hirschfeld et de Georg Merzbach) d’une déclaration au nom du WhK dans le cadre du scandale Krupp, affirmant que l’homosexualité pouvait être « tout aussi honorable » que l’hétérosexualité. Cette formulation fut publiée pour la première fois dans le quotidien Welt am Montag (1er décembre 1902) et fut reprise par de nombreux titres ultérieurement (voir JfsZ, 1903, p. 1319). Cette démonstration est corroborée par les échanges dans les journaux en ligne disponibles tel que le « General-Anzeiger für Dortmund und die Provinz Westfalen » (1er décembre 1902), « Volkswacht » (3 décembre 1902, journal social-démocrate de Bielefeld) et « Arbeiter-Zeitung » (4 décembre 1902, journal social-démocrate de Dortmund).
Cependant, la signature de Burchard ne peut pas être mise en résonance avec ce que Hirschfeld a déclaré plus tard — à savoir qu’il aurait connu Burchard en 1904 (JfsZ, 1919, p. 125). Des « Monatsberichte des WHK » (mars 1907, avril 1907 et décembre 1908) et les recherches de la Magnus-Hirschfeld-Gesellschaft démontrent que Burchard fut, entre mars 1907 et décembre 1908, notamment membre du conseil (« Obmann ») du WhK.
Son lien avec le mouvement homosexuel se lit aussi à travers ses dons annuels au WhK: 36 Mark versées respectivement en 1903, 1904 (JfsZ, 1905, p. 1069) et 1905 (JfsZ, 1906, p. 925), représentant aujourd’hui environ 250 à 300 euros à chaque fois.

Les contributions de Burchard dans le « Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen »
Parmi les nombreuses contributions de Burchard dans le « Jahrbuch pour les stades intermédiaires de la sexualité », je retiendrai d’abord deux articles signés par Burchard lui-même. D’abord, son article « Question sur l’âge de protection » (JfsZ, 1910/1911, pp. 362-365). Concernant l’âge de consentement pour les rapports sexuels, il s’appuie sur les travaux du WhK, rappelle qu’il n’existe pas de « débauche » menant à l’homosexualité et prône les avantages d’un « éros éducatif » dans l’antiquité. Un seuil de protection jusqu’à 14 ans lui semble suffisant. (En lien avec les évaluations de Burchard sur les cas d’« infantilisme », je reviendrai sur la pédophilie plus loin.)
C’est ensuite « Vivat Fridericus ! Drame en 5 tableaux » (JfsZ, 1920, pp. 3-35), qui constitue la publication littéraire la plus longue à figurer dans le yearbook et qui est présentée comme un hommage posthume à l’auteur défunt. Le drame raconte la relation entre le roi de Prusse Frédéric II et son chambellan hétérosexuel Michael Gabriel Fredersdorf. Le « aveu » d’hétérosexualité du chambellan entraîne des complications qui, dans la réalité, compliquent le « aveu » d’homosexualité. Manfred Herzer (« Ernst Burchard: Vivat Fridericus! Dramatisches Gedicht in 5 Bildern », dans les Mitteilungen der Magnus-Hirschfeld-Gesellschaft, 1991, n° 16, p. 20) paraît déçu que le texte ne montre pas que l’homosexualité de Frédéric II a été condamnée. Selon Marita Keilson-Lauritz (« Die Geschichte der eigenen Geschichte », 1997, p. 165, 356-357), ce texte « doit remplacer l’absence de traitement scientifique du roi prussien ». Il est ajouté que le texte dramatique lui-même renvoie, de façon autocentrée, au dilemme qui le constitue: la poésie et la musique sont les moyens de dire l’indicible. Pour Wolf Borchers, dans sa thèse « Männliche Homosexualität in der Dramatik der Weimarer Republik », 2001, pp. 182-186, 582, ce texte s’inscrit dans la « tradition d’un drame de renoncement sentimentalisé ». Sa publication dans le yearbook serait à la fois une célébration d’un « esprit réactionnaire » et une reproduction non commentée d’un culte de la monarchie prussienne. Aucune mise en scène connue n’a été rapportée pour ce drame.

Des articles en commun de Burchard et Hirschfeld
Il existe au moins six publications conjointes et désormais disponibles en ligne entre Ernst Burchard et Magnus Hirschfeld, publiées dans diverses revues entre 1911 et 1914, qui contiennent souvent des expertises communes. Elles démontrent que les recherches et les intérêts des deux auteurs se recoupaient en matière de « stades sexuels intermédiaires », d’homosexualité et de pédophilie.
Ainsi, ils publient ensemble des expertises sur une personne perçue comme masculine mais avec des organes génitaux classés féminins (« Spermasekretion aus einer weiblichen Harnröhre », dans « Deutsche medizinische Wochenschrift », 1911, n° 52, pp. 2425-2428) et sur un musicien en robe féminine (« Ein Fall von Transvestitismus bei musikalischem Genie », dans « Neurologisches Centralblatt », 1913, pp. 946-950).
Deux autres contributions conjointes traitent de la cause de l’homosexualité. La première est une réplique à un essai pathologisant (« Zu Dr. Stiers Artikel » « Ueber die Ätiologie des konträren Sexualgefühls », dans « Monatsschrift für Psychiatrie und Neurologie », 1912, n° 6, pp. 549-555; l’article de Stier était paru dans la même collection, pp. 221-241). La seconde, intitulée « Kasuistische Beiträge zur Ätiologie sexueller Delikte bei Bewusstseinsstörungen » (dans « Monatsschrift für Kriminalpsychologie und Strafrechtsreform », 1914, n° 7, pp. 423-434). Le duo « Burchard et Hirschfeld — Zwei Gutachten über Beziehungen homosexueller Frauen » (dans « Archiv für Kriminalanthropologie und Kriminalistik », 1912, Band 50, pp. 49-61) est parfois mis en avant parce que l’orientation des recherches sexologiques de l’époque privilégiait largement l’homosexualité masculine et que les travaux sur la vie lesbienne restaient rares et exceptionnels.
Un autre article traitait de six expertises concernant des individus qui, selon les auteurs, présentaient une régression mentale ou sexuelle sur un plan « infantile » et dont les choix d’objets sexuels concernaient des enfants (« Der sexuelle Infantilismus », dans « Juristisch-psychiatrische Grenzfragen », 1913, n° 5, pp. 1-46, en particulier pp. 16-20). Cette formulation aujourd’hui considérée comme ambivalente ou problématique était dénoncée dans une recension (dans « Jahrbücher für Psychiatrie und Neurologie », 1915, p. 131) comme une approche qui pourrait conduire, si elle était suivie, à l’inorganisation du droit pénal pour exonérer d’emblée des personnes inculpées d’actes pédophiles. Il faut lire ce passage avec prudence: Hirschfeld et Burchard cherchait, selon les critiques, à obtenir pour l’époque l’immunisation de certains auteurs de violences sexuelles lorsqu’ils étaient jugés, et il est clair qu’il s’agit d’un texte dont les thèses ne s’inscrivent plus dans l’éthique actuelle.
Autres rapports conjoints de Burchard et Hirschfeld
Dans son livre « L’homosexualité de l’homme et de la femme » (1914), Magnus Hirschfeld détaille ou explore en partie longuement diverses expertises réalisées en collaboration avec Ernst Burchard, qui étaient souvent commandées par des avocats de la défense lors de procédures judiciaires ou pour l’obtention d’un « certificat de transvestie ». Hirschfeld identifie six rapports conjoints: sur Bertha B. (pp. 171-172), l’artisan menuisier Herrn N. (pp. 234), le baron X. (pp. 918-921), les femmes A. v. Z. et K. Th. (pp. 921-925), le premier lieutenant L. (pp. 926-927), Edith W. (pp. 929-930) et un rapport dans le cadre d’un divorce K. contre R. (pp. 931-932). Sur l’un de ces individus, on dispose seulement de détails: il s’agit vraisemblablement de Bertha ou Berthold Buttgereit (1891- ?), dont la vie passionnante a été évoquée dans mon livre « Anders als die Andern » (2006, pp. 82-83) et que j’ai aussi présentée ici sur E-llico.com.
Les expertises de Burchard dans l’affaire Gretschmer
Deux expertises dans des scandales connus méritent d’être mentionnées: Burchard rédigea une expertise sur le photographe Georg Henry Gretschmer, qui dut répondre en 1907 d’accusations de « grosse astuce » dans le cadre de l’article 175 du Code pénal. Deux contributions des « Monatsberichte des WhK » font référence à un article dans le journal social-démocrate « Vorwärts » de février 1907 (MB, mars 1907, p. 52) et à un article dans « Der Tag » du 29 avril 1907 (MB, juin 1907, p. 118). L’article du « Vorwärts » est identifié dans l’édition du 17 février 1907 (p. 16). L’article dans « Der Tag » n’apparaît pas dans la version en ligne, mais on en trouve un article détaillé et révélateur dans le « Illustrirtes Wiener Extrablatt » (2 mai 1907). Cet article évoque notamment l’appartenance de Gretschmer à l’organisation homosexuelle « Gemeinschaft der Eigenen » (GdE) et ses modèles photographiques âgés de 15 et 16 ans, Paul Gerhardt et Fritz Siering. À l’issue du procès, Gretschmer fut condamné à une peine de prison relativement légère de trois mois. L’auteur de l’« Extrablatt » voit dans l’expertise de Burchard la cause de cette clémence. Il est donc logique que cette interprétation soit encore véhiculée aujourd’hui: « la peine relativement clémente s’explique avant tout par l’expertise du spécialiste Dr. Ernst Burchard qui a attesté l’irresponsabilité de G. (Gretschmer) » (Bernd-Ulrich Hergemöller: « Mann für Mann », 2010, 1er tome, p. 438). Il demeure incertain quels actes Gretschmer aurait réellement commis et s’ils seraient, aujourd’hui, punissables et passibles de condamnation.
L’artiste photographique Henry Gretschmer avait été publié deux ans plus tôt dans « Der Eigene » (1905, n° 2, pp. 44/45) avec une étude de portrait « Der Fremde ». Le fait que le prénom du photographe soit écrit différemment – « Henry » dans la publication de Der Eigene – peut s’expliquer par le fait qu’il s’agit probablement du nom complet « Georg Henry » dans l’édition « Illustrirtes Wiener Extrablatt ». Il est néanmoins curieux que ce soit le seul apport de Gretschmer dans le « Eigene », alors qu’en tant que membre de la GdE et photographe, il aurait pu produire davantage d’images.

Les expertises de Burchard dans l’affaire Feigl
Karl Feigl tenta, avec son compagnon Kurt Münzer, en 1905, de faire chanter Magnus Hirschfeld et les activistes homosexuels Benedict Friedlaender en révélant publiquement leur supposée homosexualité. Dans le procès qui s’ensuivit, Ernst Burchard intervint comme expert. Burchard, qui connaissait l’accusé Feigl « depuis un certain temps et l’avait parfois observé », manifesta de « forts doutes sur sa santé mentale ». L’homme était décrit comme « homosexuellement orienté, affichant un fort caractère féminin et des traits associés à la coquetterie féminine, à la rumeur et au manque de discernement ». Sous ce motif aujourd’hui considéré comme très sexiste et insultant, Burchard proposa d’examiner l’accusé afin d’évaluer son état mental, et Feigl fut envoyé pour six semaines dans un établissement psychiatrique. Trois mois plus tard, Feigl fut condamné à un an de prison pour menaces et chantage dans la même affaire (Vorwärts, 16 septembre 1905 et 12 décembre 1905). L’entrée biographique dans l’ouvrage de Hergemöller « Mann für Mann » (2010, pp. 223-224) contient plusieurs indications erronées, notamment selon lesquelles les extorsions s’auraient aussi visé Burchard.

Ses conférences (sélection)
À une époque où ni la télévision ni la radio n’existaient encore, les conférences publiques jouaient un rôle crucial dans la diffusion des idées novatrices. On se souvient de Burchard pour sa « brillante faculté oratoire » et l’on soulignait que pour lui « les mots vivants avaient autant d’importance que l’écriture » (Der Eigene, 1919/1920, n° 11, p. 6; Hirschfeld dans JfsZ, 1919, p. 127).
Des indications sur ses nombreuses conférences se trouvent notamment dans les publications du mouvement homosexuel comme les « Jahrbücher für sexuelle Zwischenstufen ». Il aurait ainsi donné au printemps 1905 des conférences sur l’abolition de l’article 175 du Code pénal à Stettin, Dantzig, Königsberg et Insterburg (JfsZ, 1906, p. 919). Le WhK donnait souvent le titre exact et la date des interventions, comme lors de la conférence du 19 février 1912 sur le « traitement de l’homosexualité » et celle du 14 mars 1912 sur les « questions brûlantes de la vie sexuelle de notre temps » (JfsZ, 1911/1912, pp. 253, 254, 379). Pendant la Première Guerre mondiale, lorsque les efforts d’émancipation ralentissaient, il prononce le 3 avril 1917 une conférence intitulée « Obligations des homosexuels en temps présent » (JfsZ, 1917, p. 147). D’autres indices se trouvent dans les « Monatsberichte des WhK » (1902-1903 et 1904-1908) mis en ligne par la Magnus-Hirschfeld-Gesellschaft.
Des éléments sur les conférences de Burchard qui abordaient aussi des thèmes tels que les maladies mentales et la nervosité se retrouvent aussi dans le quotidien social-démocrate « Vorwärts ». L’accessibilité à bas prix montre qu’il visait à sensibiliser un public large. Pour les conférences traitant de l’homosexualité, la relation intime avec Magnus Hirschfeld et le WhK est évidente. Pour les deux conférences du 12 janvier (« Vorwärts », 14 janvier 1903) et du 21 avril 1903 (« Vorwärts », 23 avril 1903) associées au scandale Krupp, on souligne non seulement la participation de Burchard mais aussi sa position ferme contre l’article 175. Lors de l’assemblée générale du WhK en octobre 1905, il fut le grand orateur de l’événement (« Vorwärts », 11 octobre 1905 ; cf. JfsZ, 1906, p. 919). En 1919, dans le nouvel institut de sciences sexuelles, il a prononcé son dernier discours quelques semaines avant sa mort, sur le thème de la vie sexuelle et de ses « anomalies » (« Vorwärts », 24 décembre 1919).

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En janvier 1920, Burchard mourut — la scène était en deuil

Le 30 janvier 1920, Ernst Burchard mourut à l’âge de seulement 43 ans des suites d’une pneumonie. Le 5 février 1920, il fut inhumé au cimetière Luisenfriedhof de Berlin. Des hommages vinrent de diverses branches du mouvement. Le magazine homosexuel « Die Freundschaft » rapporta son décès et ses obsèques qui furent d’ores et déjà « une immense manifestation de sympathie » envers Burchard (1920, n° 7, voir aussi n° 6).
Dans « Der Eigene », on évoqua aussi à plusieurs reprises sa disparition. Dans le premier hommage (« Der Eigene », 1919/1920, n° 11, p. 6), il n’est pas question de son lien avec la « Gemeinschaft der Eigenen », mais uniquement de son action au WhK en faveur « du droit et de la liberté des homosexuels ». Suivit le poème « Adieu », qui semble aussi se rapporter à sa mort. Le numéro suivant (« Der Eigene », 1919/1920, n° 12, p. 5) proposa une photo du défunt et le poème « À Dr. Burchard’s Bahre », dans lequel « Caesareon » (à savoir Max Wipperling) honorait Burchard comme précurseur, « chef, ami et homme ».
Dans l’hommage approfondi publié par le WhK, Burchard fut célébré comme « co‑combattant pour le droit et la liberté des homosexuels ». Outre de multiples détails biographiques, on y retrouve aussi le discours funèbre de Georg Plock prononcé le 5 février et l’intervention de Magnus Hirschfeld à la cérémonie du souvenir le 14 mai (JfsZ, 1919, numéro 3/4, publié en 1920; pp. 122-128 ; voir aussi le court article dans « Vorwärts » du 13 mai 1920).

Magnus Hirschfeld admirait les compositions du musicien et membre du WhK Richard Meienreis. Aucun n’avait pourtant autant ému Hirschfeld que l’adaptation musicale d’un poème de Burchard, dont il cite trois strophes (« Von einst bis jetzt », 1986, pp. 61-62). La première strophe exprime le désir de liberté, qu’il est utile d’interpréter comme la liberté de ne plus être poursuivi pénalement :

Si je suis mort, quand on me reposera,
que l’on m’apporte des fleurs au repos,
que fleurissent pour moi, dans la liberté, comme pour toi.

Élise Fournier