Berlin est souvent présenté comme le point névralgique du mouvement queer en Allemagne, tant aujourd’hui que dans les années 1920. Mais comment cela s’est-il passé dans l’Allemagne d’après-guerre ? Dans les manuels d’histoire, on connaît surtout la criminalisation des homosexuels par le paragraphe 175 jusqu’en 1969 en Allemagne de l’Ouest et la future « révolution sexuelle » des années 1970 à 1980 dans les deux États allemands. En dehors de ces récits, il existe aussi de nombreuses histoires sur la vie nocturne queer dans le Berlin divisé. Mais dans quelle mesure les myths sur Berlin comme « Eldorado queer » reflètent-ils réellement l’expérience vécue par les personnes queer dans l’ancienne ville frontalière ? Et comment la vie queer s’organisait-elle en dehors des bars et des discothèques, dans d’autres espaces ?
Cette question a été explorée par l’historienne Andrea Rottmann dans sa thèse « Queer Home Berlin ? Making Queer Selves and Spaces in the Divided City, 1945-1970 », qui vient d’être traduite en allemand et publiée sous le titre « Bedrohtes Begehren » (lien affilié Amazon) comme livre. L’e-book est même disponible gratuitement au téléchargement.
Un focus sur la vie lesbienne
À partir d’un travail d’archives approfondi, Rottmann examine les subjectivités et les espaces de Berlin queer, du début de la période post-nazie jusqu’aux débuts des mouvements gay et lesbien au début des années 1970. Elle insiste sur les nombreuses lacunes et incertitudes qui subsistent dans les témoignages sur la vie queer et cherche, grâce à ses recherches, à contribuer à leur éclairage.
Déjà à la lecture de l’introduction du livre, on voit que l’auteure s’est plongée dans un champ très vaste et a tenté d’intégrer une grande variété de sources. Comme dans la recherche historique sur la vie queer, les réalités vécues des lesbiennes et des personnes trans ont trop souvent été ignorées et sous-représentées; Rottmann leur accorde donc une place privilégiée afin de rééquilibrer quelque peu le récit.
Elle porte particulièrement attention aux enchevêtrements des marqueurs identitaires que sont le genre, la sexualité et la classe, afin de comprendre plus précisément « comment les deux États allemands et leurs sociétés postguerre ont traité les corps non conformes dans le genre et la sexualité, et quels mécanismes d’exclusion ont joué dans la construction des normes de genre et de sexualité en Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest ». En examinant l’histoire quotidienne queer — qui explore à la fois les joies et les dangers de la vie queer dans le Berlin divisé —, elle retrace une histoire politique des appartenances et des exclusions.
Un regard important sur le passé
La richesse des réalités et des lieux que Rottmann explore est impressionnante : du cadre de vie des personnes queer (1er chapitre : « Chez soi ») aux bars et clubs queer (2e chapitre : « Sociabilité menacée : bars queer »), en passant par les rues et les parcs publics de la ville (3e chapitre : « Espaces publics : passages, transitions, (franchissements de frontières) »), et enfin jusqu’au cadre spécifique de la prison (4e chapitre : « Derrière les barreaux : prisons comme espaces queer »). Dans chaque chapitre, les possibilités offertes aux personnes queer sont mises en regard des dangers potentiels, des humiliations et des criminalisations propres à chaque espace.
Pour mener à bien son analyse, Rottmann fait intervenir à la fois des archives féministes et queer et, comme elle l’indique, de nombreuses sources publiques. Le déséquilibre historiographique qui a longtemps privilégié les vécus lesbien et homosexuel à Berlin, ainsi que les dichotomies Est/Ouest, est en grande partie réaffirmé par son travail, même si elle s’efforce de privilégier les voix féminines et est-allemandes. Cette orientation est aussi due au fait que certaines sources originaires d’Allemagne de l’Est restent inaccessibles plus de 30 ans après la réunification.
Une petite, mais importante contribution à l’histoire queer
Cette contribution de Rottmann peut apparaître comme modeste dans le cadre de la « Boîte noire » qu’est la vie queer à Berlin, mais elle demeure particulièrement essentielle. Rottmann est consciente des diverses influences politiques qui ont marqué la vie queer au cours du siècle passé et, à travers ce travail nuancé, met en lumière à la fois les points communs et les différences entre les expériences queer à Berlin-Est et à Berlin-Ouest.
Bien que le livre s’efforce d’employer un langage plus égalitaire et inclusif, l’origine de l’ouvrage dans une thèse peut expliquer une certaine tournure académique qui peut freiner parfois la fluidité de la lecture. Dans l’ensemble, cet ouvrage peut servir de pont entre la recherche historique et l’intérêt sociétal pour la vie queer à Berlin.
Rottmann conclut son travail en se tournant vers le présent, où elle constate une montée des attaques contre les réalités de vie non conformes. Fort de la connaissance des criminalisations et des violences envers la vie queer dans le passé, elle appelle à lutter aujourd’hui avec détermination pour une société plus diverse et plus ouverte.
Andrea Rottmann : Bedrohtes Begehren. Queeres Leben im geteilten Berlin, 1945-1970. Übersetzt von Josefine Haubold. 240 Seiten, BeBra Wissenschaft Verlag. Berlin 2026. Gebundene Ausgabe: 40 € (ISBN 978-3-95410-358-4). Das E-Book ist kostenlos erhältlich
