Oui, il existe des éleveurs de rennes homosexuels !

26 février 2026

« Existe-t-il des éleveurs de rennes homosexuels ? » — avec cette question apparemment simple mais lourde d’enjeux, posée sur un portail en ligne, commence le nouveau roman « Himmelsfeuer » (lien affilié Amazon). Et tout de suite, on comprend que ce n’est pas qu’une simple recherche. Il s’agit d’existence. De visibilité. D’espoir désespéré de ne pas être seul.

Ánte est amoureux de son meilleur ami Erik. Erik, pour sa part, vit dans une relation hétérosexuelle avec Julia et demeure, en ce qui concerne son monde intérieur, une contrée fermée. Autour d’Ánte, il y a la neige qui étouffe tout, des lacs gelés, des températures glaciales que l’on ne peut affronter qu’en s’emmitouflant de couches épaisses. Il aime la ferme des rennes, l’immensité de la nature, la neige accumulée, les étoiles qui brillent au-dessus de Jokkmokk. Et pourtant, on le pousse vers une décision qui s’apparente à un choix binaire : être quéré ou être originaire. Désir ou communauté.

Moa Backe Åstot raconte à partir de sa propre tradition

Ánte appartient à la communauté sami; certains passages du livre sont même écrits en sami, une langue étroitement liée au finnois. Les Sami forment un peuple autochtone de la Scandinavie et vivent aujourd’hui essentiellement en Suède, en Norvège et en Finlande, ainsi qu’en Russie. L’autrice Moa Backe Åstot appartient elle aussi à ce peuple — et elle n’hésite pas à évoquer l’histoire violente de cette appartenance. Elle évoque les théories raciales d’Herman Lundborg, qui, dans les années 1920 et 1930, dirigeait l’Institut d’anthropologie raciale de Uppsala et affirmait que « la race suédoise » se mêlait à des « races supposément inférieures ». Un rappel amer et douloureux des pratiques coloniales et racistes à travers le monde, dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui : dans l’auto-perception des communautés indigènes, dans le silence structurel, dans le manque de révision et dans les réparations encore insuffisantes à ce jour.

C’est précisément là le tour de force de ce roman : Moa Backe Åstot raconte à partir de sa propre tradition — et dessine néanmoins une histoire queer universellement compréhensible, douce et discrète. Une histoire de l’enfance dans des milieux conservateurs et profondément enracinés dans leurs coutumes, des milieux où la douleur n’est pas tout ce qu’on y trouve, mais aussi de la chaleur, de la beauté et le sentiment d’appartenance. Quand un personnage queer, broyé par l’exclusion sociale, dit à Ánte : « Promets-moi d’être plus courageux que moi », ce sont des mots qui résonnent longtemps. Des mots qui résonnent dans l’âme de nombreux queers.

On s’attache à Ánte et l’on espère avec lui

« Himmelsfeuer » est un livre calme, posé, porté par une écriture claire et légère. On ressent ce qu’éprouve Ánte, on reste à ses côtés, on a froid et l’on espère avec lui. En me replongeant dans ses pages, j’ai l’impression de glisser littéralement dans la neige par un après-midi d’hiver.

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Oui, certains personnages secondaires restent plutôt esquissés : Ida, la cousine qui veut pousser Ánte à faire son coming out; les amis masculins du groupe — Erik, Juhán et Máhttu —, qui se comportent de manière assez cliché autour du FIFA et, surtout, autour de l’alcool et des filles; ou les parents, dont Ánte s’éloigne par crainte de l’opprobre sociale. J’aurais aimé que le roman s’attarde davantage sur les conséquences. Car l’homophobie ne disparaît pas magiquement. Elle persiste — dans ce qui reste non dit, dans les regards méfiants, dans une froideur qui n’est pas seulement météorologique.

La figure la plus forte et la plus durable dans ma mémoire demeure toutefois celle de la grand‑mère Áhhko : une âme tranquille qui offre à son petit-fils son soutien et éclaire le passé familial des Sami. Dans ses rencontres se condensent ce qui caractérise ce livre : de la tendresse sans illusion, du souvenir sans pathos.

Les deux choses peuvent exister — et c’est précisément là que réside le courage de ce roman. « Himmelsfeuer » montre l’ambivalence de grandir dans un endroit comme Jokkmokk : aimer le lieu sans être obligé d’y rester ou de fuir vers la métropole censée être le lieu de l’« aboutissement queer ». Et il révèle quelque chose de très simple, presque radical : qu’il existe des éleveurs de rennes homosexuels.

Infos zum Buch
Moa Backe Åstot: Himmelsfeuer. roman. Traduit du suédois par Anu Stohner. 256 pages. Collection Hanser. dtv Verlagsgesellschaft. Munich 2026. Taschenbuch: 16 € (ISBN : 978-3-423-65048-9). E-Book: 12,99 €

Élise Fournier